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RELATION

D U

VOYAGE

DE LA MER DU SUD

AUX COTES

DU CHILI, DU PEROU, ET DU BRESIL

Fait pendant les années i-/ii9iyi^Sciyï^^

Par M. Fret. ier, Ingénieur Ordinaire du Roi,

Ouvrage enrichi de quantité de Planches en. Taille douce.

TOMEPREMIER

A AMSTERDAM, Chez V i E R RE H U M B E R T,

M, DCC, XVII.

'f

A SON ALTESSE ROYALE MONSEIGNEUR

LE DUC D'ORLEANS,

REGENT DU ROYAUME,

ONSEIGNEVR,

Le Voyage de la Mer du Sud, que je prens la liberté de prefen- ter à Votre Altesse Royale i a déjà été honoré des regards du feu Roi. Ce grand Trince , tou- jours magnijîque > & toujours fa- vorable au zèle & aux efforts de * 3 fes

vi E P I T R E.

fis 'moindres Sujets , voulut bien me permettre de lui en expliquer mot même les principales 'Farties,

/es Flans que faveis levé fat feu ordre: il me fit même la grâ- ce d'en marquer de la fitisfacliou par des parc Us pleines de bouté \ récompenfee qui nieft infiniment plus précieufe que la libéralité dont Sa Majeftê daigna les accom- pagner. Après la perte dune fi puijfaute protêt! ion j foujfrez, MONSEIGNEUR , que cet Ou- trage trouve un azile auprès de votre augufte Ferfonne. C'efiiin Recueil des Obfervations que j faites fur la Navigation, fur les erreur s des Cartes , & fur la fi- t nation des Torts & des Rades fat été. Ceft une Description des Animaux , des Plantes , des Fruits , des Métaux , & de ce que la terre produit de rare dans les plus riches Colonies du Mon- de. Ce font des Recherches exac- tes fur le Cc/tmerce , fur les For- ces

E P I T R E. vu

ces , le Gouvernement , & les mœurs des E fpagnols- Créoles & des Naturels du 'Pays , dont j ai parlé avec tout le refpefi que je dois à la Verïté. U hommage de toutes ces particularité z qui pour- ront peut-être contribuer en ^quel- que chofe à laferfecfion des Scien- ces & des beaux At ts , ne devoit être porté ailleurs qu'aux pieds de Votre Altesse Royale, que les plus éclairez reconnoijfent pour en être le 'Tere , l'Arbitre î£ le Protecfeur ; qualité z qui ne feront pas mo'ms recomrnandables à la, pofterité-, que cette valeur héroï- que qui Vous a fait répandre vo- tre Sang avec intrépidité à la tête des Armées. Cefi à ce goût fi dé- claré pour les Sciences > que nous devons attribuer , comme à la four ce naturelle > les fublimes connoijfances que Vous faites pa- roitre dans U Gouvernement , \$ dont nous attendons avec confiance un repos \3 une félicité durable, * 4 ^Cet-

vin E P I T R E.

Cette tendrejfe de Tere que Vous avez poîir les Peuples que le Ciel a commis à vos foins , nous en eft un préface ajfuré, Je rtïejlimercis heureux, MONSEIGNEVR, fi dans mes Remarques il fe trou- voit quelque chofe qui pût delajfer Votre Altes se Royale des foins continuels quElle prend pour le bonheur de l'Etat. Mais je dois oublier ici mes propres intérêts , & ne pas fouhaiter de lui dérober quelques-uns de ces précieux mo- mens qui nous font tous fi ne ce jf ai- res. C'eft ajfez pour moi d'avoir trouvé F occafion de lui marquer en public le zèle & le très-profond re/pecJ avec lequel je fuis ,

MONSEIGNEVR, De Votre Altesse Royale,

Le très-humble & très obéiilànt Serviteur, Freziek»

IX

AVERTISSEMENT.

E s noms Efpagnols & Indiens font écrits fuivant l'Orthographe du Pays. Les / con- fones , & les x font des afpira- tions gutturales , les // doivent être mouillées comme celles de fille , famille ; n comme ^s dans le mot digne , figne ; les v fe pro- noncent en ou ; ch comme tch. Ainfi Jujuiy Moxos >Chille ■> Lia- mas , Callao , Chucuito , Nunes, comme s'il y avoit Houhoui , Mo- hos avec un coup de gorge fur 17? , Tchillié , Liamas , Caillao > Tchoucoùïto , Nougnies. Les noms Portugais fe prononcent de même pour Yv & le ch , le fon des // mouillées s'exprime par Ih , Ilheos * 5* com^

x AVERTISSEMENT.

comme en Efpagnol illeos , ks / confones comme chez nous.

II. Les noms des Vents font écrits en abregç fuivant l'ufage ordinaire , feulement avec la première îettre des quatre cardi- naux , Nord , Sud , Eft , Oueft, N,S,E,09 ainfi NNO, Nord- Nord-Oueft; SSE, Sud-Sud- Eft, &c.

III. Les Plans des Rades & des Villes font la plupart fur la même échelle , afin qu'on -es-eonnoifle tout d'un coup le rapport ; il en faut feulement excepter le Callao, ValparaifTo & Copiapô.

IV. Il fe trouve des différen- ces confiderabks entre quelques Plans du P. Feuillée & les miens qui pourroient faire douter de la jufteffe des uns & des autres. Sans méprifer les Ouvrages de ce Re- ligieux que j'honore , &dontj'ef- time fort l'érudition, on peut di- re qu'il s'y elt moins appliqué qu'aux Obfervations de Phyfique ,

de

AVERTISSEMENT, xi

de Botanique , & d'Aflronomie, qui étoient fon unique deilèin , aufquelles la Géographie a parti- culièrement de grandes obliga- tions. D'ailleurs il n'étoit point d'un âge propre à de rudes exer- cices; pour lever de grands plans il falloit un jeune homme de fa- tigue, qui fe donnât la peine d'al- ler chercher plufieurs Hâtions dans les lieux écartez , couverts, ou de difficile accès , faute du fe- cours de Chaloupes , dont on ne peut difpofer dans un VauTeau Marchand , l'on trouve rare- ment un Capitaine qui ait du goût & de la compîaifance pour les Gens de Lettres»

En effet l'ouverture de la Baye de la Conception eft trop grande dans fon plan de près de la moi- tié ; les rues du Callao font tou- tes dérangées , & le Baflion de Saint Louis a une face fans dé- fenfe , quoiqu'elle en ait une fi- chante fur les lieux. Ces dernie- * 6 res

xii AVERTISSEMENT.

res fautes ne lui doivent point être imputées; l'addition de quel- ques ouvrages qui n'ont jamais été .que dans le projet de feu M.Rof- femin, Ingénieur de cette Place, fait voir qu'elles ne font pas de lui , mais du Copifte dont j'ai un fem- blable plan avec les projets. Dans celui de la- Rade du Caliao, il fait la Ville qui n'a réellement que 600 toifes , auffi grande que fljle de Saint Laurent qui en a près de 4000. Enfin dans le plan de Lima, le quartier de Malambo qui fait au moins un 6e de la Ville, ymanque de fon aveu ; celui du Cercado eft mis hors de l'enceinte , quoiqu'il foit dedans , & l'on n'y compte que 25 Battions au lieu de 34. Je ne parle point des autres plans dont les imperfections font de moindre conféquence.

Au refteje ne préviens point icî' le Leéteur de ce qu'il trouvera de curieux dans cet Ouvrage ; j'avoue qu'il y aurok beaucoup à retran- cher

AVERTISSEMENT, xni

cher pour ceux qui ne fe foucient point de Navigation , fi l'on de- voit pour l'agréable négliger entiè- rement l'utile ; mais il importe plus à la Republique pour le bien du Commerce,qu'on connoiiïe les fai- fons, les vents généraux, lescou- rans, lesécueils, les bons mouil- lages, & les débarquemens, que des chofes limpîement curieufes & divertuTantes. Si dans la Mariane nous avions connu les bons mouil- lages dans la Baye de Tous les Saints & dans la Rade $ Augra , nous n'aurions pas perdu un cable & deux anchres. On doit appor- ter plus de foin à la confervatiora des VaiiTeaux & de leurs agrès , & d'attention au falut de ceux qui travaillent pour la Patrie, qu'àia- tisfaire la curiofité de ceux qui dans ' une vie molle jouïiTent des avanta- ges que leur procurent les Naviga- teurs par des travaux infinis , & en s'expofant à mille dangers. On verra ici les erreurs que Ton * 7 are-

xiv AVERTISSEMENT.

a reconnues depuis 14 ans de Navi- gation dans les Cartes Marines Angloifes & Hollandoifes , car nous n'en avons point de Françoi- fes pour les longs cours. J'aieula fatisfaclion à mon retour de voir que le PereFeuillée par deux Ob- fervations Agronomiques à la Cô- te du Chili , & une à celle du Pé- rou, contirmoit pour le gros la re- forme de longitude que j'avois faite fur la iimple eilime, faute d'inftru- mens , & fans autre point fixe que celui de Lima, placé à 79* 45' de différence Occidentale du Méri- dien de Paris fuivant une Obferva- tion de D. Pedro Peralta, confron- tée avec les Tables de M. Cafîini pour le premier Satellite de Jupi- ter: Il eft vrai que dans le détail nous ne convenons pas toujours ; car ce Père met par exemple Art- ca & Tlo fous le même méridien à 8"de temps ou deux minutes de de- gré près , & je fai pour l'avoir ob- fervé , que ces Ports qui font éloi- gnez

AVERTISSEMENT, xv gnez d'environ 28 à 3.0 lieues gi- ient SE & NO du Monde, ce qui donne tout au moins un degré de différence.

J'avouerai encore que îe voyage de la Mer du Sud ne fournit pres- que rien de curieux à une Rela- tion : on y voit des Colonies d'Êf- pagnols à peu près tels que nous les voyons en Europe , & une Nation barbare de Naturels du Pays j chez qui Ton n'a jamais cultivé les Scien- ces & les beaux Arts. Dans tout le Chili il ne paroît aucun veftige du culte, ni de l'habitation des hom- mes ; ils fe contentent de vivre à couvert fous des Cabanes débran- ches d'arbres , écartées les. unes des autres,

Le long de la Côte du Pérou que j'ai parcourue , il ne refte aucun monument confiderablede l'adref- fe des Indiens ; on y voit feulement quelques petits tombeaux fans or- nement , & quelques mafures de motes de terre -, & je n'ai pas appris

qu'il

xvi AVERTISSEMENT.

qu'il y eût rien de remarquable au- dedans du pays , que la Fortereffe de Cufco faite de pierres d'une énorme grofîeur , entaffées à joints incertains , avec beaucoup d'art. Le refte des chemins & aqueducs, dont on parle , ne font pas afTez ra- res pour engager un Curieux à tra- verser un pays plein de deferts > defagréable par lui-même , & par le peu de commoditez qu'on y trouve pour voyager ; il ne relie donc d'interellant que les mœurs desHabitans, & ce que la Nature y produit de rare , particulière- ment l'or & l'argent , c'eft à quoi je me fuis le plus appliqué pour fuppléer à ce qui manque au Jour- nal du P. Feuillée ,. afin que nos Ouvrages n'ayent prefque rien de commun, & que le Public nefoit point ennuyé de redites.

EX-

XVII

EXPLICATION DE QUELQUES TERMES DE MARINE

inférez, dans cette Relation.

AFfourcher , c'eft arrêter le Vaifîeau par deux anchres.

Amarer lignifie attacher.

Anfe , c'elt un enfoncement de la Côte de la mer.

Arriver, c'eft conformer ou rapprocher la direc- tion du Vaiffeau de celle du vent.

Bâbord , c'eft la gauche du Vaifîeau en regardant en avant.

Banc , écueil de pierre ou de fable.

Baffe , pierre cachée à fleur d'eau.

Baftinguer , c'eft garnir les bords du Vaiffeau de matelats & de hardes , pour fe faire un para- pet contre la moufqueterie.

"Bord fignifie quelquefois le Vaifîeau.

Bouée, efpece de tonneau vuide , ou morceau de bois flottant pour reconnoître l'endroit l'anchre eft mouillée.

Brafiller fe dit de mer qui jette pendant la nuit des rayons de lumière.

Brafle , mefure de cinq pieds de Roi.

Brume , c'eft le brouillard.

Gable , c'eft la groffe corde qui arrête le Vaif- feau dans un Port ou dans une Rade par le mo- yen de l'anchre qui tient au fond delà mer.

Cablure, mefure de la longueur d'un cable, ou environ 130 braffes.

Canot , c'eft un p«it Bateau qu'on met au mi- lieu du Vaiffeau dans la Chaloupe.

Chaloupe, c'eft un Bateau qu'on porte dans les Vaiffeaux , d'où on le tire aux approches de ter- re pour fe débarquer, porteries anchres, Sec. pareequ'il eft maniable par un petit nombre d'hommes.

Compas , c'eft la boufloîe.

Corps morts, ce font des pieux ou autre chofe,

OÙ:

XVIII Explication

l'on attache le Vaiiïeau près de terre.

Drague de fer , ce font des bandes de fer dont on arme le defïous de la quille des Chaloupes lorfqu'on doit les faire échouer fur des pierres.

Fiot, c'eft le fias de la mer lorfqu'elle monte.

Fond de cours ou curé , c'eft lorfqu'il eft net de vafe & de fable fin.

Grain , c'eft une bourrafquc de pluye ou de vent.

Haut fond , c'eft celui qui s'approche de la fur- face de l'eau.

Haye de pierres , c'eft une fuite de pointes de rochers.

Jufant, c'eft le reflus de la mer lorfqu'elle fe re- tire.

Lame , c'eft une vague ou élévation de l'eau pouflce par le vent.

Lof, venir au lof, c'eft prefenter la proue près de l'endroit d'où vient le vent.

Louvoyer , c'eft aller par détours à droit & à gauche en ziguezague.

Lok , c'eft un morceau de bois de 8 à 9 pouces de long , fait quelquefois comme le fond d'un VaifTeau , qu'on charge d'un peu de plomb afin qu'il demeure fur l'eau dans l'endroit on le jette.

Ligne de Lok , c'eft une petite corde attachée au Lok, par le moyen de laquelle on eltime le chemin du Vaifîeau , en mefurant la lon- gueur de la partie de cette corde qu'on a dé- vidé pendant un certain temps , qui eft ordi- nairement unedemi-min*e ou 30", pendant lequel -le Vaifîeau pouffé parle vent s' eft écar- té du Lok, qui a demeuré comme immobile au-defîus de l'eau dans l'endroit on l'a jette.

Maie , mer maie , fe dit d'une agitation incom- mode 6c violente.

Marner lignifie le mouvement de l'élévation 5c de l'abaiflement de la furface de la mer,

dont

des termes de Marine. xix

xîont l'intervale eft plus ou moins grand le long des Côtes , félon la quantité du flus & reflus qu'il y a.

'Morne c'eft une montagne diftinguée par fa hau- teur du refte de la Côte.

Mondrain , c'eft une petite montagne.

Nœud de la ligne de Lok , ce font des nœuds efpacez les uns des autres le long de la corde,' d'environ 41 pieds 8 pouces fuivant certains Pilotes, pour le tiers d'une lieue, de forte que fi l'on file l'intervale de trois nœuds pendant une demi-minute, on eftime qu'on fait une lieue de chemin par heure ; mais cette divifion eft fautive , comme on peut le voir page ir.

Orin, c'eft une corde, qui tient par un bout à la bouée &.par l'autre à 1a croiiée de l'anchre qu'elle fert à lever & arracher du fond avec un peu de force.

Rafale c'eft une bouffée de vent fubit & violent par reprifes.

Rouler , c'eft balancer d'un côté à l'autre.

Sonde , c'eft un lingot de plomb au bout du- quel on met du fuif pour connoître la qualité du fond de la mer; on le jette avec une cor- de pour le retirer ; s'il s'y trouve du fable ou de la vafe , ils s'attachent au fuif ; & s'il y a des pierres , elles s'impriment defTus ; & la corde ou Ligne de fonde fert à marquer la pro- fondeur de la mer.

Table de Lok , c'eft un morceau de planche di- vilé en 4 ou 5 colonnes , pour écrire, avec de la craye , l'eftime de chaque jour. Dans la première font marquées les heures de deux en deux ; dans la féconde le Rumb de vent ou la direction du Vaifleau par rapport aux principaux points -le l'horifon indiquez par la bouflole -, dans la troifieme la quantité de nœuds qu'on a filé en jettant le Lok; dans la

qua-

XX Explication des termes de Marine. quatrième lèvent qui fouffle; dans la cinquiè- me les obfervations qu'on a faites fur la varia- ' tion de l'aimant.

Tanguer , c'eft balancer d'avant en arrière.

Tapion , marque ou tache de couleur différente du refte de la terre que l'on découvre.

Touéc , ce font des cables & des anchres qui

fervent à faire mouvoir le Vaifïeau , & chan- ger de place fans le fecours des voiles.

Teignant , gravier raboteux comme du mâchefer."

Tribord , c'eft la droite du Vaifieau en regar- dant en avant.

Vafe, c'elt le limon qui eft au fond de la mer.

RELA-

J'ao i Planche j . re

CARTE REDUITE, j^our l'Jntelligence du Voyage de la Mer du Sud. ou Sontmarquez lej lieux, dont ilestj>arle dans cette Relation, et les Hautes pour aller et 7 'enir. en Suposant le premier Méridien aParis .d'cndon Compte une Zonqitude Occidentale, les Zijnes courtes arec des Cni/res Romains Montrent la Froaression de la Variation de $ en g dearez au. îsT O au dessus de laJCione OO. et au ~$S E au desous de la même Xicrne

Pua I Planche 1 re

CAPtTE REDJJITJE, jjct les lieux, dont il est parle de le p?~ermer 3Ieruùen. a Paris , avec des Chifres Romains 1

oST O ait dessus de lal.iane

RELATION

D U

VOYAGE

DE LA MER DU SUD

AUX COTES

DU CHILI, DU PEROU, ET DU BRESIL.

A ftruéture de l'Univers, qui eft naturellement l'objet de notre admi- ration , a toujours fait aufîi le fujet de ma curio- fîté j dès l'enfance je faifois mon plus grand plaifîr de tout ce qui pouvoit m'en donner la connoiffance , les Glo- bes, les Cartes , les Relations des Voya- geurs avoient pour moi des attraits linguliers. A peine étois-je en état de voir les chofes par moi - même , que j'entrepris le Voyage d'Italie. Le prétexte des Etudes me fervit enfui - Tome I. A te

2, Relation du Voyage

te à parcourir une partie de la Fraps ce ; mais enfin fixé par l'Emploi que j'ai eu l'honneur d'obtenir au fervice du Roi : je croyois qu'il ne me reftoit plus d'efperance de fatis- faire l'inclination que j'avois de voya- ger , lorfqu'il plut a Sa Majefté de me permettre de profiter de l'occa- fion qui fe prefentoit de voir le Chi- li &: le Pérou.

Je m'embarquai à Saint Malo en qualité d'Officier , dans un VaifTeau de 36 Canons, de 35*0 Tonneaux de port , 6c de i}f hommes d'Equipa- ge , appelle le S. Jqfepb , commandé par le Sieur Duchêne Battas, hom- me rccommandable par fbn expérien- ce , & par prudence dans la Ma- rine , & par beaucoup d'intelligen- ce & d'activité dans la Marchandife , ce qui convenoit fort à notre defti- nation.

Le Lundi 23 Novembre de l'an- née 171 1 , nous fortîmes du Port de Saint Malo, accompagnez de la Ma- rie^ petit Vaiiîéau de 1 20 Tonneaux de port , commandé par le Sieur du Jardais Daniel , qui devoit nous fer- vir de Vivandier. Nous fûmes at- tendre les vents favorables auprès du

Cap

de la Mer du Sud. 3

Cap Frehel , fous le canon du Château de la Latte , dans la Biye de la Fre- naye , nous mouillâmes le mê- me jour> mais nous les attendîmes en vain pendant près de deux mois.

L'ennui d'un fi long retardement, les rigueurs d'un hyver avancé , le vent , le froid , 6c la pluie qu'il fal- loit efîuyer de 4 en 4 heures pen- dant les gardes que l'on montoit alter- nativement jour 6c nuit fans inter- ruption , fuivant l'uiage de la Mer, 6c l'embarras d'un VaiiTeau Mar- chand, où l'on trouvoit à peine fe placer , commencèrent à me faire fentir combien étoit dure la vie d'un Navigateur , combien elle étoit op- pofée à la tranquillité 6c à la retraite que demandent l'étude 6c la médita- tion , qui faifoient à terre mes plus . chères délices*. Enfin j'en vis les * ...jam derniers malheurs du premier abord inije, ^ . dans un naufrage qui lent a nos yeux: t^ J en voici le détail. zgo hanc

Il faut favoir auparavant , que la ckmtitï plupart des Vailleaux qui fortent du [em ™~ Fort de Saint Malo , viennent mouil- banam 1er à la rade de la Frenaye , qui n'en *'<?«« [eft éloignée que de quatre lieues à ° n:jn t TOueit , ou pour attendre les vents rum & A 2 fa-

4 Relation du Voyaoe

, r favorables , ou pour raffembler leurs

quod for- . r j v i_ j

tunatum Lquipages qui ne le rendent a bord ifii />«- qu'à l'extrémité. Le p Décembre il tant, y en avoJt cinq, le Comte de Girar- nunquam ^n ' ^e Michel- André , le Chafîéur , habul la Marie , & nous ; lorfque le Cheva- Ter. A- lier de la V # * * qui commandoit la l* l\ Grande Bretagne Vaiflèau de $6 Ca- nons armé en courfe, vint fur les fix heures du foir mouiller fon anchre de jufant auprès de notre flot -, mais Nau- Yorin qui par mégarde étoit encore frage. amarré fur le bord, l'aiant empêché de prendre fond, le reflux entraîna le Navire auprès d'une baiTe qui eft au pied du Fort de la Latte , avant qu'on en pût mouiller une autre -, celje - ci le foutint pendant le jufant à une portée de piftolet de la pierre j mais le flot étant revenu , la violen- ce du courant le jetta bien-tôt fur cet écueil. Le Capitaine fe voyant dans un danger inévitable , ne manqua pas de tirer plufieurs coups de canon pour demander fecours aux Vaifleaux qui étoient dans la rade : chacun s'em- prefîà de lui envoyer du monde pour l'en retirer j mais ce fut en vain , le vent de Sud -Eft s'augmentoit , 6c poufîbit fi fort au large avec la ma-

rée

de la Mer du Sud. f

fée , qu'aucune Chaloupe ne put aborder, celle du Comte deGirardin fut jettée fi loin hors de la Baye, qu'elle ne put regagner fon bord pendant la nuit > celle du Chafleur y périt , & fans la nôtre , l'Equipage n'en auroit pas rechapé. Enfin en- viron minuit le Vaiflèau toucha & fe brifa en fi peu de temps , que l'E- quipage eut peine à le fauver dans la Chaloupe au pied du Château , il y eut même trois hommes de noyez, parmi lefquels on comptoit un Offi- cier.

Le lendemain nous vîmes encore les trilles débris du Vaifleau couché fur le côté , battu par les flots qui le mirent en pièces en 24 heures. Il eft aifé de s'imaginer combien de fe- rieufes réflexions ce funefte fpe&a-

Icle infpiroit à tout le monde , parti- culièrement à moi qui faifois mon ef- fai de navigation dans un Voyage qui devoit être tout au moins de deux ans.

Il y avoit déjà 27 jours que nous

u efîuyions un mauvais temps prefque

continuel , fans que les vents nous

x permiflent de nous mettre en mer ,

j. lorfqu'il nous vint un ordre des Arma-

A 3 teurs.

6 Relation du Voyage Retour à teurs * de retourner à Saint Malo ,

♦M^^lcs ^C Peur ^ ^trc- narP1'is Par des Vaif- frerês féaux Anglois qui dévoient nous y Vincent venir attaquer, fuivant l'avis qu'ils en & Mr. avoient eu. Nous y retournâmes mtl' donc le Dimanche 20 Décembre, & nous y demeurâmes jufqu'au 6. de Jan- vier de l'année fuivante 171 z. Secon- Ce jour les vents s'étant rangez de de fortie la partie de l'Eft, nous fortimes pour de Saint j- féconde fois de la rade de Rance ; mais a peine étions-nous hors des portes de la rade, que nous fûmes contraints de mouiller , de peur de nous aller jetter pendant la nuit fur les pierres auprès defquelles il faut parler pour ie mettre dans la Manche ; les vents étoient au Nord - Nord - Eft , 6c la * Ceft- Mer mâle * nous laifoit tanguer fi à- dire rudement, que le cable fe caila aufii- agItee* tôt que l'anchre eut pris fond. Nous Acci- fûmes donc obligez de venir re- dent, mouiller à l'entrée de la Baye de la Frenayc, nous pafsâmes une mau- vaife nuit.

Le lendemain nous mîmes à la voile pour aller chercher notre an- chre avec la Marie à qui pareil acci- dent ctoit arrivé : elle retrouva la Jïcnnc 3 mais la nôtre fut perdue,

par-

DE L A M E R DU S U D. J

parce que la bouée avoit coulé. Pen- dant que nous étions occupez à la chercher , le calme nous prit , -alors nous mouillâmes , pour la troifïème fois , à une lieue 6c demie du Châ- teau de la Latte , en attendant que les vents qui varioient à tous momens , fe fiuTent fixez en un endroit.

A la pointe du jour nous voulûmes faire voile pour nous mettre en Mer -, mais le cable s'étant trouvé rongé à trente brades près de Panchre , on jugea à propos de le couper, Se d'en aller chercher un autre à la Ville, & remplacer l'anchre que nous avions perdue ; c'en: pourquoi nous nous en approchâmes un peu, aiant Pavillon en berne. Nous fîmes fîgnal d'un coup de canon que nous avions be- foin de fecours , enfuite nous retour- nâmes mouiller une quatrième fois de cette féconde fortie fous le Château de la Latte. On dépêcha aufii- tôt deux Officiers pour aller chercher ce qui nous manquoit, 6c le lendemain ils nous l'apportèrent.

Nous demeurâmes encore huit jours en attendant les vents d'Amont, fans qu'il nous arrivât rien de remar- quable} nous employâmes ce temps A4 à

8 Relation du Voyage à l'arimage du Navire, qui pour ê- tre trop chargé par fes hauts , ne portoit point la voile , comme nous l'éprouvâmes le jour de notre fécon- de fortie.

PREMIERE PARTIE.

gtei contient la traverfèe de France au Chili.

EN f i n après avoir beaucoup fourTert du temps qui nous étoit toujours rude 6c contraire , les vents fe rangèrent à Eft^Sud-Eft •■, aufïi- tôt nous mîmes à la voile pour pafier par le grand Canal , entre Roche- douvre 6c Guernefey , 6c nous met- tre par dans le milieu de la Man- che , afin d'éviter les Corfaires enne- mis qui avoient coutume de hanter la côte de Bretagne. Nous y pafsâ- mes heureufement pendant la nuit, aiant eu connoifîance , fur les dix heu- res , de Rochedouvre environ une lieue au Sud-Oueft de nous.

Quelques heures après nous ap- perçûmes à la clarté de la Lune , un

Na-

de la Mer du Sud. p Navire qui nous obfervoit de près 3- aufii- tôt nous nous baftingâmes , & nous préparâmes au combat , perfua- dez que c'étoit un Corfaire de Ger- zey : mais il n'ofa nous attaquer , & reîra de l'arriére à perte de vue avant le jour.

Les trois jours fuivans nous en vî- mes plufîeurs autres que nous évitâmes fans combat par nos bonnes manœu- vres.

Les vents d'Eft qui fourvoient de bon frais , nous tirèrent enfin des pa- rages les plus dangereux , & nous con- duisirent hors de la Manche. Par les 40 degrez nous eûmes un coup de vent arrière de Nord & Nord- Nord-Eft qui nous permettoit à pei- ne de porter la mizaineun ris dedans. La Marie ne pouvant nousfuivrej nous - fûmes obligez de mettre à fec, & en-> cet état nous faifions encore près de-' trois lieues par heures.

Pendant ce temps - nous vîmes ' un petit Navire que nous jugeâmes s Portugais , venant de l'Ifle de Ma- - dere j mais la mer étoit trop grofTe , ( £c nous étions trop occupez de nous- mêmes pour chercher à faire des '■ prifes. Néanmoins ce coup de vent A f ne;

io Relation du Voyage ne nous fit autre mal que d'enfoncer notre bouteille de bâbord -, au con- traire il nous fit avancer chemin a rou- te. Nous n'eûmes pas plutôt atteint la latitude de 32. degrez, que nous com- mençâmes à trouver la mer plus bel- le , 6c des vents Aî/Jt^ de Nord ce Nord - Elt , qui fans faire élever la mer, nous poulîbient de leur agréable frais, 6c nous faifoient faire tranquil- lement de belles journées. Terre Nous goûtions , après un temps

Ifle de .orageux & fombre, la douceur d'un Palme, beau climat, 6c des jours clairs 6c fe- reins , lorfque nous eûmes connoif- fance d'une terre fur le foir au Sud- EfT: £ Eft , environ 1 f lieues > ce nous fut une nouvelle fatisfaélion de nous favoir auprès de l'Ifle de Palme , 6c à moi particulièrement , qui par mon eftime m'en trouvois précisément à pareille diflance -y non que je dûiîe at- tribuer à ma capacité cette juftefTe qui étoit un effet du hazard 6c de l'ef- time des deux premiers Lieutenans qui avoient foin de régler la table de Lok : mais parce que les autres qui me connoifîbient pour n'avoir été ni à l'Ecole de Marine, ni en mer, ne pouvoient fe perfuader qu'avec un

peu

de la Mer du Sud. ri

peu de connoiikmce des Mathémati- ques on pût faire ce que font les gens du métier par pure routine , incapa- bles de rendre aucune raifon géomé- trique de leurs pratiques les plus fîm- ples.

Il eft vrai que quatre ou cinq ob- Remar- ia-rations de la hauteur du Soleil ques fur

nous redreilerent beaucoup ; depuis *? '\gn<f r r. r r de Loïc

notre fortie nous nous trouvions prei-

que toujours moins avant que notre eftime. Je crus que cette erreur ve- noit de ladivifion de la ligne de Lok, à laquelle nos Navigateurs font ac- coutumez de ne donner que 41 pieds 8 pouces par nœuds ou tiers de lieue y faiiant la lieue marine de quinze mil- le pieds François ; en quoi ils le trompent lourdement un degré eft de f 7060 toiles , & la lieue marine de 28f 3 de celles du Châtelet de Paris, comme Mrs. de l'Académie l'ont meiuré par ordre du Roi en 1672. ; car iuivant ce calcul la lieue étant de ïïfx 18 pieds, la ligne de Lok devroit avoir pour chaque nœud , par rap- port à l'horloge de 30" , 47 pieds 6 pou. 7 lig. Sur ce principe les nœuds étant trop courts , je ne m'étonnois pas que nous fifîions moins de che- A 6 mk\

il Relation du Voyage min en effet que par notre eitime ; nous en devions foire ■iôc-f^c'efl- à- dire environ ^ de moins.

Je fus confirmé dans cette penfée le 31 Janvier, lorfqu'après avoir fait environ cent lieues depuis la derniè- re obfervation , je trouvai huit lieues \ de trop à l'eftime , & que d'autres en trouvoient davantage : mais j'ai reconnu dans la fuite du Voyage l'in- certitude du Lok , qu'il faut que l'ex- périence 8c le bon fens corrigent fur la manière de le jetter, & fur l'iné- galité du vent qui eft rarement d'un même degré de force pendant deux heures d'intervalle qu'on ne le jette pas: la chute des courans inconnus eft encore une nouvelle caufe d'incerti- tude -y de forte qu'il eft fouvent arri- vé que la table de Lok quadroit avec la hauteur obfervée ; fouvent même il eft arrivé qu'au lieu d'y retrancher il falloit y ajouter. Terre ^ sen trouv°it encore qui fondez Iflc de ' for leur eftime, doutoient d'avoir vu Fer. la terre le Mercredi au foir , lorfque le Jeudi 4 Février nous eûmes con- noifTance d'une autre terre à l'Eft | Sud - Eft , qu'on ne douta point ê- tre rifle de Fer par la latitude obfer- vée,

DELA M E Tl DU S U D. V$~

vée , & le chemin que nous avions fait depuis l'Iile de Palme, qui s'accom- modoit fort bien à la diltance de ces deux Illes.

Afîurez du lieu nous étions r nous fîmes route pour les Ifles du Cap Verd par un petit frais de Nord-Effc & Nord- Nord- Eit , qui nous mena dans trois jours au Tropique, les calmes commencèrent à nous faire fentir de vives chaleurs. Ils ne du- rèrent que trois jours , adoucis de temps en temps par un peu de fraî- cheur de l'Ouell au Sud.

Ce fut. dans ces beaux climats que Poiflbns- nous commençâmes voir des Poif- volans; fons-vohms qui font gros comme de greffes fardines ou des harangsj leurs ailes ne font autre choie que des na- geoires allongées ,. elles ne leur fer- vent à voler que pendant qu'elles font humides -, nous en prenions fou- vent qui fe jettoient dans le Navire ou dans les porte hautbans , ils font délicats, 6c d'un bon goût.

Ces Poiflbns ont pour ennemis les rwades; Dorades , qui leur font une guerre continuelle -, avec une telle amorce on ne manque guère d'en prendre: elles en font avides- à. un tel point, A 7 que

14 Relation du Voyage que fi l'on contrefait un Poifibn-vo- lant avec du linge ou quelque cho- fe d'équivalent, elles s'y laiiîent trom- per , quoiqu'elles 'ne mordent point à toute autre amorce. Ce fut par ce moyen que nous prîmes les premières que j'aye vues , dont je ne me laf- fois point d'admirer la beauté ; on voit briller fur leurs écailles le plus vif é- clat de l'or mêlé avec des nuances d'a- zur , de verd èc de violet , telles qu'on ne peut rien imaginer de plus beau 3 le goût de leur chair ne ré- pond pas à cette grande beauté , quoiqu'afTez bonne, elle eft un peu feche. Nuages L'inclination que j'ai pour la Pein- yerds. ture me fit aufii remarquer fous le Tropique du Cancer, des nuages d'un beau verd au coucher du Soleil , je n'avois jamais rien vu d'approchant en Europe, 8c je n'en ai pas vu depuis de couleur fi vive ôc fi belie.

Paru degré 21' de latitude, fkzià 39' de longitude occidentale , ou de différence du méridien de Paris, nous trouvâmes pendant cinq oufix lieues la mer fort blanche, nous filâmes 40 brades de fonde fans trouver fond, après quoi la mer reprenant fa cou^

leur

de la Mer du Sud. îf leur ordinaire , nous crûmes avoir palîe fur un haut-fond qui n'eft pas marqué dans les Cartes.

Nous eûmes pendant quelques jours un petit frais de Nord-Oueft , ce qui n'eft pas ordinaire dans ces parages ; enfuiteccux de Nord & Nord- Ncrd- Eft nous mirent par les \jà 40' , nous pafsames une nuit en panne , nous lâchant près des Mes du Cap Verd.^

Effectivement le lendemain ifFé- Terre; vrier, nous eûmes connoiffance d'une ^esdu terre fort haute embrumée , & le Verd. jour fuivant nous reconnûmes diftinc- tement que c'étoit Plilede Saint Ni- colas , & puis l'Ifle de Sainte Lucie qui nous reftoit au Sud-Sud-Oùeft.

Nous revirâmes de bord pour nous mettre la nuit au large , & après avoir couru huit lieues au NE^E, nous crûmes voir des brifans dans le brillant de la mer, qui dans ces en- Mer In- droits brafîlle beaucoup , c'eft à dire mineufe, qu'elle eft extrêmement lumineufe & étineellante pendant la nuit , pour peu que fa furface foit agitée par des Poiffons ou par des Vaiffeaux , de forte que le fillage en paroît de feu 5 j'aurois eu peine à croire cet effet du

mou-»

r5 Relation du Voyage mouvement de l'eau de mer, je ne l'avois vu , quoique j'en fuffe préve- nu par la lecture de l'explication qu'en donnent les Phyfîciens , particulière- ment Rohault , qui ajoute aufîî des raifons pourquoi elle brafille plus dans les païs chauds qu'ailleurs. Quoi qu'il en foit, nous revirâmes de bord, fi je ne me trompe , pour un banc de Poif- fons -, nous courûmes 14 lieues à O 4d N , & fur les trois heures après midi nous vîmes , au travers de la brume, Pille de Sainte Lucie au S j environ une lieue Se demie.

Une heure après nous apperçumes' celle de Saint Vincent , que nous ne connoiflions que par conjecture com- me les Iiles précédentes , parce- qu'aucun de nos gens ne les avoit vues de côté du Nord : ce fut alors que je Marques reconnus l'utilité des vues de terre def-* dere- fînées dans les parages on les cher- connoif- che ordinairement ; néanmoins cel- le-ci eft reconnoiflable par une terre baffe qui s'allonge aux pieds des hau- tes montagnes vers le NO du côté de Tille Saint Antoine , & par un petit rocher fait en pain de fucre qui paroît à l'entrée de la Baye à FOùeft de l'Ifle , environ à deux cablures de terre. Rs~

fance.

PLA.NCHE II.

? Se t%à de dft9fmcenû-

. parais

•i

5w A«*

-Inse eu loi

Pierre basse

0»j;m -f, y

de ta. Bave de liste*

"de

S'r. VINCENT

5i/«*<? à. la, Côte dlifîrique a l'Ouest,

du. Cap ~Verd >arj£ 50! de lat. A 'Septentrion en-Jâce Je liste de St Antoine.

-itqade

J£ocJ>e

ScAette dune lieue tîlarine

de la Mer du Sud. ij

Relâche à VJjle de Saint Vincent, l'une de celles du Cap Verd.

Sur des marques fi certaines nous entrâmes , à fix heures du foir , dans le Canal entre les deux Ifles de Saint Vin- cent &de Saint Antoine , par un bon frais de NNO 6c de N, & nous ran- geâmes le petit rocher à la portée dir fufil pour gagner au vent , il eft. fort fain y à cette diftance nous y trouvâ- mes 27 braffes d'eau , on dit qu'on en peut pafTer à terre , qu'il y a 17 à 20 braffes. On eft fujet en dou- blant cet Illot à de grandes rafales qui tombent par delTus la montagne du NE 3 quelques Navires de l'Eica- dre de M. du Guay y perdirent leurs huniers , entr'autres le Magnanime , qui fut obligé d'arriver.

Enfin nous fûmes mouiller dans Voyez l'anfe à dix braiTes d'eau fond de fable- HPI,an" fin&gravier, auS^SE^Edel'Iflot, chcL ôc à l'Eft de la pointe de tribord en entrant ; en même temps la Marie vint mouiller au SE de nous à huit bradés fond de fable vafeux.

Nous arrivâmes à l'Iile Saint Vin- cent fort juile avec notre eftime,. par- ce-

i8 Relation du Voyage

ceque dans ces beaux climats le Remar- temps e^ toujours ferain , nous ob- quesfur fcrvions prefque tous les jours la lati- l'«ftime. tude , qui différait de notre eftime de y à 6 minutes du côté du S par jour, même en temps de calme , d'où j'ai conjecturé que les cou.rans nous y por- toient : Au contraire depuis les i p de- grez î'eftime nous précedoit ; cette erreur pouvoit encore venir de la li- gne du Lok , comme je l'ai dit ci- devant , pareeque fur une journée de 4 j* lieues y en retranchant 4 , j'en trou- vois encore plus d'une pour le cou- rant ordinaire qui nous avançoit un peu au Sud.

Le lendemain 16 Février nous crûmes aller faire de l'eau à un ruif- feau qui coule pendant une grande partie de l'année dans une petite anfe la plus au Nord de la Baye, mais nous n'en vîmes plus que le lit defleché. Surpris de manquer d'un rafraichiflement fi neceflaire, on dé- pêcha des Officiers avec des Matelots pour en aller chercher dans i'Iile , & voir s'ii n'y avoit point quelque habitation , d'où l'on pût tirer des beufs & quelques fruits : ils ne trou- vèrent que quelques mares d'eau lalée,

Se

de la Mer du Sud. ip

Se pour habitation que quelques ca- banes de branches d'arbres plus pro- pres à des bêtes qu'à des hommes , car la porte en elt fi baffe qu'on n'y peut entrer qu'en s'y traînant ventre a terre. Pour tout meuble il y avoit quelques fies de peau, ôc des écailles de Tortues qui fervoient de ffege Se de feau à tenir de l'eau. Les Nègres qui les habitent les avoient abandon- nées , de peur qu'on ne les enlevât pour les vendre , quoiqu'à notre Pa- villon ils euflent nous prendre pour Anglois. On en vit deux ou trois tout à fait nuds , qui fe cachèrent dans les bois auflî-tôt qu'ils apperçû- rent nos gens , fans qu'on pût les approcher en les appellant comme amis.

Enfin à force de chercher on trou- j\jgade. va à la pointe du Sud de la Baye, un petit filet d'eau qui couloit des terres efearpees au bord de la mer j on creufa pour faciliter cet écoulement , 6v affemblcr aflez d'eau pour pouvoir la puifer. Nous en finies ainfi notre provilion en deux jours, quoiqu'avec aflez de peine pour l'embarquer , par- ccque la mer y eft fort mâle. Cette eau toute fraîche n'étoitpasdes meil-

ïeu-

zo Relation du Voyage leures : mais elle devint fi puante en fept ou huit jours , que c'étoit un fup- plice pour nous d'être obligez d'en boire. Bois. Pendant qu'on faifoit l'eau, on fit

aufli du bois à deux cens pas de Taigade. C'eft une efpece de Ta- marin qu'on fait avec facilité , ÔC aifez près du bord de la mer.

Nous avions arboré Pavillon An- glois avec la flâme au grand mât, & nous l'avions afîuré d'un coup de ca- non , pour engager les habitans de l'Ifle Saint Antoine , qui n'eft qu'à deux lieues de , de venir à nous : mais foit qu'ils fe défiafTent de notre rufe , ou que la brume les em- pêchât de nous voir diftinctement, ils ne vinrent point à nous. Nous vîmes feulement un feu qui fembloit répondre à celui que faifoient nos Aigadiers pendant la nuit au bord de la mer ; néanmoins quelques mois a- près , le S. Chinent de Saint Malo avec fon Pingre , ayant relâché au mê- me endroit, futvifitépar les habitans de Saint x^ntoine , qui lui apportè- rent en payant , des beufs , des ca- bris , des figues , des bananes , des citrons ôc du vin fort doux. Ils cH^-

fent.

de la Mer du Sud.' ri

fent que dans rifle il peut y avoir 2oco perfonnes de tout fexe , cou- leur 8c condition , & qu'au defTus du mouillage il y a un petit Fort armé de quatre pièces de canon, com- mande un Gouverneur Portugais.

Pour nous , nous n'eûmes d'autre rafraîchifîement que celui de la pê- che qui eft très- abondante dans la Baye de Saint Vincent > néanmoins il n'y a qu'une anfe qui eft entre deux petits Caps vers l'ESE l'on puifl'e fenner , parcequ'ailleurs la plage eft garnie de pierres ; mais avec l'ha- meçon on peut fe dédommager de cette commodité , car il y a une in- finité de Foirions , Mulets , Poules d'eau , Machorans , Sardines , Gron- deurs , Becunes à dent blanche , & d'une elpece qui ont une queiie de rat ôc des taches rondes partout. Voi- Planche ci la figure d'un de ceux que nous XI. prîmes qui avoit fix pieds de long , il eft fort femblable au Petimbuaba BrafJienJts de Margrave p. 148. On y prend auffi quelquefois des Bourfes, poilîbn d'une linguliere beauté , dé- crit dans le Voyage de Mr. de Gen- nes par le Sieur Froger. Dans la fai- fon de la Tortue, il yen a des quan-

titez

22 Relation du Voyage titez prodigieuses ; comme il paroît par le nombre infini d'écaillés & de îquclettes qu'on voit au bord de la mer. Les habitans de PIfle Saint Antoine les viennent boucaner tous les ans , s'en nôurriffent , & en font commerce. Enfin il n'eft pas jus- qu'aux Baleines qui n'y foient en grand nombre.

Nous aurions bienfouhaitéde nous dédommager fur la chaffe de la mau- vaife chère qu'on fait en mer , mais il n'y a prefque pas de gibier dans cette Me , on n'y trouve que quel- ques troupeaux d'Anes fauvages 5 quelques Cabris dans le haut des mon- tagnes d'un très-difficile accès, peu de Pintades , & point d'Oifeaux.

Nous ne fûmes pas plus heureux pour les fruits , la terre eft fi aride qu'elle n'y produit rien. On trouve feulement dans les valées de petits bouquets d'arbres de Tamarins, peu de Cotoniers & de Citroniers. J'y vis cependant quelques Plantes arTez curieuies , du 7 nymalus arbore/cens , de VAIrotunum mas, d'une odeur très-fua- ve & d'un beau verd ; une fleur jau- ne dont la tige eft fans feuille ; du Palma Cbrijh , ou Rkinus Ammcanusi

que

de la Mer du Sud. 25 que les Efpagnols appellent -au Pérou Ptllenlia , Se alfurent que feuille étant appliquée fur le fein , elle fait venir le lait aux nourrices , &: fur les reins le fait paffèr> fa graine eft tout- à-fait femblable au Pignon d'Inde , on en fait de l'huile dans le Para- guay ; quantité de Sadum de différen- tes efpeces , dont il y en a qui ont les feuilles groiîés & fpheriques com- me une Aveline j des Pommes de Co- loquinte, du Limonntm Maritimum fort épais, de la Lavande fans odeur, du Chiendent, etc.

On trouve auprès du petit Iflot de très-bon Ambre gris , les Portugais en ont vendu à quelques Navires Fran- çois, entr'autres au Saint Clément.

Ne pouvant efperer aucun rafraî- chitîement de cette Me , nous mî- mes à la voile pour en aller chercher à celle de Saint Antoine ; mais il ven- toit de trop bon frais de NE , & la mer étoit trop mâle pour y envoyer des Chaloupes ; de forte que nous mîmes Cap à route pour fortir du Canal que forment ces deux Illes ; en paflànt nous vîmes le mouillage de la partie du SO.

Un peu après nous vîmes au-delà

une

24 Relation du Voyage une terre fort reculée que nous prî- mes .pour l'Ifle de Feu } cependant le lendemain au matin , après avoir finglé environ 4f lieues au S^SE , pendant la nuit nous apperç urnes un feu , & le jour s'étant formé une terre fort haute qui nous refloit au NE^E environ cinq lieues , au fom- met de laquelle il paroifToit de la fu- mée.

La pofîtion de cette Ifle nous la -fit prendre pour l'Ifle Brava, mais la fumée nous fit douter que ce fût cel- le de Feu j en ce cas-les Iiles du Cap 'Verdferoient mal jettées dans le Flam- beau de Mer de Vankeulen , fur le- quel nous nous réglions.

Cependant nous profitions tou- jours d'un bon frais de NE, qui nous- conduifit jufqu'à deux degrez de la ligne Equinoxiale , nous eûmes deux jours de bonace avec une petite fraîcheur depuis l'OSO au Sud , après quoi un petit frais de SSE nous ayant conduit à cd 40', ôc i$à j*o' du Mé- ridien de Paris , nous revirâmes de bord , de peur de nous a1 attre trop vers la Côte du Brefil , les cou- rans portent au NO , nous mîmes le Cap à E 3 , ôc le lendemain f de

Mars,

de la Mer du Sud. if

Mars , faifmt le S^ SE , nous pafsâ- Partage mes la Ligne par un petit frais de ^e.la OSO aux ^ fA de Tenerife. Llgnc- '

Le lendemain quand on ne douta plus d'être dans la partie du Sud , on ne manqua pas de faire la folle cérémo- nie du Baptême de la Ligne, coutu- me en ufage parmi toutes les Nations.

On lie les Catéchumènes par les poi- Baptême gnets fur des funins tendus d'avant en de la arrière fur le gaillard pour les Offi- Ligne, ciers , Se fur le pont pour les Matelots} & après plufieurs lingeries 8c mafea- rades , on les détache pour les con- duire les uns après les autres au pied du grand mât , on leur fait prêter fer- ment fur une Carte qu'ils feront aux autres comme on leur a fait , fuivant les Statuts de la Navigation , enfui- te on paye pour n'être pas mouillé , mais toujours inutilement , car les Capitaines ne font pas même tout-à- fait épargnez.

Le calme plat qui donnoit aux E- quipages le loifir de fe baptifer, nous fit fentir pendant quatre jours de fui- te de vives chaleurs , fans que nous eufîions avancé pendant ce temps plus de vingt lieues à route , par des fraî- cheurs variables > mais un petit frais

Tomel. B de

i6 Relation du Voyage de SE 6c ESE nous tira peu à peu de ces climats brûlans, 6c nous condniiit jusqu'aux i<5 degrez Sud, fans grain ni pluye, par un temps clair 6c ferein -, les vents étant venus au NE, puis au NO, nous donnèrent quelques grains de pluye, un temps couvert, àc quel- ques heures de calme pendant trois jours jufques par les 23^ 6c les }6d de longitude.

Comme nous étions entre les 21 6c 22d de latitude , 6c 34 ou 3 y de lon- gitude , nous vîmes quantité d'Oi- feaux ; alors nous crûmes que nous n'étions pas loin de l'Iile de l'Aicen- fîon , nous fondâmes fans trouver fond, 6c nous n'en eûmes aucune connoiflan- ce , non plus que de celle de la Trinité, dont nous approchions fuivant quel- ques Cartes manufcrites,5 par les zyà± de lati tude ,011 les vents varièrent vers le Sud en bonace ; mais enfin aidez d'un petit frais de SSE. NE 6c E , nous arrivâmes en trois jours à l'Iile de Sainte Catherine à la Côte du Bre- iil , precifement avec notre eftime, dont voici le détail. Remar- Le lendemain de notre fortie de quesfur Saint Vincent, l'eitime nous préce- leftime. ^ un pCUj le jour fuivant au contrai- re

de la Mer du Sud. 2.7

re nous la précédâmes j mais le 2.6 Fé- vrier après avoir pris hauteur par les j*4' , nous nous trouvâmes huit lieues plus auSud que nous ne pendons, quoique nous eulîions obfervé p de- grez4f'deux jours auparavant. L'er- reur continua toujours du même cô- té , avec ces marques de courans que nous appelions lits de marée, jufques vers les p degrez Sud de y à 6' fui- vant la grandeur des journées , fans compter la correction de la ligne de Lok. Depuis les p jufqu'aux 1 3 l'er- reur étoit moindre que depuis les 1 3 aux 17, & la différence étoit d'autant plus confîderable que nous appro- chions de terre j de forte que nous trouvâmes un jour avoir tait 2,5* lieues , lorfque Peftime n'en donnoit que î6.

Il eft évident que ces erreurs ve- noient des courans qui portoient vers

(le Sud -y que cefoit directement au S, au SE , ou au SO , on ne peut le favoir pofîtivemenf ; néanmoins la conjecture la plus raifonnable , à ce qu'il me femblc , c'eft qu'ils doivent porter au S O , ou au SSO , parce- qu'ils font détermir.tz à cette direc- tion par le giffement de la Côte du B 1 Bre-

z8 Relation du Voyage BrefiL Cette expérience réduit à peu d'étendue la remarque de Voogt , qui dans Ton Flambeau de Mer imprimé chez Vankeulen , dit que le courant à la Côte du Brelil , dès le mois de Mars jufqu'au mois de Juillet , court violemment au long du rivage vers le Nord j & que depuis Décembre juf- qu'au mois de Mars , le courant du Sud s'anéantit 5 ou elle eft vraie de la par- tie du Nord de cette Côte, elle n'efl pas régulière pour celle du Sud de- puis les 1 o degrez de latitude Sud un peu au large.

On peut néanmoins , contre ma conjecture , dire que fi les courans portoient au SO , ils rapprocheroient ae la Côte du Brefil les Navires qui viennent de la Mer du Sud j mais l'ex- périence fait voir que depuis les Mes Seballes, on trouve deux 6c trois cens lieues d'erreur contraire à l'atterrage de cette Côte , ou de l'Ifle de Fer- nando Noronho , donc les courans ne doivent pas porter au SO.

A cela je répons , i°. que les cou- rans qui prolongent la~Côte du Bre- fil , venant à rencontrer les terres nouvelles des Ifles Seballes ôc la terre des Etats, refluent du côté de l'Eft,

com-

de la Mer du Sud. 2p comme l'ont expérimenté plufieurs Navires , enfuite ils tombent quel- quefois dans un autre lit de courans qui porte à la Côte de Guinée, il n'y a qu'à jetter les yeux fur les Cartes des Côtes d'Afrique & d'Amérique Mé- ridionale , pour fentir la vrai-femblan- ce de cette conjecture.

1. Ces erreurs viennent des Cartes, comme nous le dirons en fon lieu, particulièrement celles dePieter Goos dont nos Navigateurs fe fervent le plus. On ne s'apperçoit pas tou- jours de cette erreur de pofïtion aux atterrages du Brefil en venant d'Euro- pe , pareequ'on y eft fouvent porté par les courans, comme je viens de le remarquer , 6c que ne fâchant fi leur direction elt du côté de l'Eft ou de l'Oueft , fouvent on n'en corrige point les lieues , comme nous avons prefque tous fait dans notre Naviga- tion , imitant en cela la plufpart des Hollandois. D'où vient qu'il n'efl pas étonnant que nous trouvions bon- nes les Cartes qu'ils ont faites fur leurs Journaux.

Quoi qu'il en foit , il eft bien vrai

que depuis l'Ifle de Saint Vincent

jufqu'à celle de Sainte Catherine , nous

B 3 avons

Sonde.

Atterra- ge, lfle Sainte Catheri- ne.

30 Relation du Voyage avons fait au Sud plus de <5o lieues au- delà de notre eflime , quoique nous eufîîons hauteur prefque tous les jours, 6c que nous priflions nos précautions fur cette erreur , & malgré tout cela nous arrivâmes à l'Ille de Sainte Ca- therine le 31 Mars pofîtivcmentavec nos points fur la Carte de Pieter Goos , à dix lieues plus ou moins les uns que les autres. D'où l'on peut inférer que fi nous avions donné du chemin à l'Oueir. ? nous aurions beaucoup en- tré dans les terres , comme il eft arri- vé à la plufpart des Navires François allant à la Mer du Sud.

Le Mardi 30 de Mars comme on fe faifoit près ae terre , on fonda fur les fix heures du foir 5 & on trouva po braiiCs u'eau ionû meie de fable , vafe & coquillage ; deux lieues \ plus à Oueft on trouva dix braffes moins , nous pafsâmes la nuit en fondant de deux en deux heures , même braiie yage ÔC qualité de fond.

A la pointe du jour nous vîmes la terre , étant fix lieues plus à l'Ouef! que notre féconde fonde ; on recon- nut bien- tôt l'Ifle de Gai par £1 figu- re , &: quelques petites taches blan ches qu'on prend de loin pour desNa

VI'

Planche, ni

£c telle Je j lieues marines

Itehvaurft la parU& Ju thrj. Jepuu te jouUtttLsju'cL liste de Cal. S*f^ , «jl. «, à été 1ère jejmetrt juernmt le tes te .* la fausseté et par estime ._ ' ■'■ ' --J '

i U ...ira< ek llsrJJt tisU Je S"

1Ï>K 5^_J%5

Planche ni .

de la Mer du Sud. 31

vires «, ôc par de petits Mots qui font auprès , elle nous reliait alors à O4SO, à ym - environ huit à neuf lieues 3 on fonda, j-age> 6c on trouva ff brafles d'eau fond de fable fin 6c vafeux. Enfin nous prî- mes hauteur à une lieue 6c demie de cette Ule au S^SE , 6c environ trois lieues à'TEft de la pointe du Nord de l'Iile de Sainte Catherine , 6c nous trouvâmes zyà 3 1? de latitude Auftrale. Voici comme elle nous paroifîbit. Voyez

Une lieue 6c demie plus Oueft, Planche nous trouvâmes 20 brades d'eau fond de fable vafeux plus gris ; nous con- tinuâmes de fonder dediiranec en dis- tance , en diminuant de fond d'une manière uniforme, jufqu'àiix brafles fond de vafe grife, nous mouillâ- mes entre l'Iile Sainte Catherine 6c la terre ferme , ayant l'Iile de Gai au NEiE du'compas, environ trois lieues, d'alignement avec les deux poin- tes les plus Nord de Sainte Catheri- ne , &i la pointe de la terre ferme au N^NE.

Relâche a VI (le de Sainte Catherine à la Côte du Brefil.

Le lendemain premier Avril , le Ca- pitaine détacha notre Chaloupe 6c cel- B 4 le

31 Relation du Voyage

le de la Marie, avec un Equipage ar- mé pour aller chercher un lieu propre à faire de l'eau, 6vles habitations des Portugais pour en tirer quelques ra- fraîchifTemens. Le Sieur Leftobec fé- cond Capitaine , partit en même temps dans le Canot avec trois Officiers , du nombre defquelsj'étois, pour aller re- connoître s'il n'y avoit point deVaif- feaux ennemis mouillez a l'anfe d?Ara- z,atiba qui efl en terre ferme } à l'Ouc ft de la pointe du Sud de l'Iile. Aigade. Nous trouvâmes du premier abord uneaigade fort commode dans une ha- bitation abandonnée , à un quart de lieue du Navire à ESE. Afîurez de ce fecours , nous fûmes plus avant dans une petite langue de terre , nous trouvâmes une maifon vuide depuis quelques heures , à en juger par les cendres chaudes -, nous fûmes fort fur- pris de voir par la défiance des habi- tans , pareeque nous avions fait un li- gnai d'amis,dont le Capitaine Salvador étoit convenu une année auparavant avec les Sieurs Roche & Befard, Ca- pitaines du Joyeux 6t de Lyfidore qui avoient mouillé à Araz,atiba , c' étoit une flame blanche fous une Angloife au grand mât } mais nous avions manqué

en

de la Mer du Sud. 33

en ne tirant qu'un coup de canon au lieu de deux , d'ailleurs ils étoient déjà épouvantez par la nouvelle de la prife de Rio de Janeiro, que M. du Guay Trouin avoit pris & rançonné depuis peu, pourvanger l'infultequeles Portugais avoient faite aux prifonniers de guerre François, & à leur chef M. le Clerc. En effet comme nous allions chercher d'autres habitations il y eût du mon- de, nous vîmes venir à nous trois hom- mes dans une Pirogue , envoyez de la part du Gouverneur ou Capitaine de î'Ille, pour nous prier de ne pas met- tre pied à terre aux habitations, qu'a- yant été reconnus pour François, les femmes effrayées s'étoient déjà fauvées à la montagne , que fi nous voulions ne leur point faire de mal, ils nous feraient part des vivres 6c des rafraîchiffemens qu'ils avoient, comme à d'autres Na- vires François qui avoient relâché chez eux. Nous reçûmes très bien ces Dé- putez , & nous les envoyâmes à bord dans la Chaloupe de la Marie accompa- gnée de la nôtre, que nous quittâmes pour aller reconnoître le mouillage yoye^ d'Arazatiba, comme je l'ai dit. la Carte

Nous pafsâmes premièrement par un de rifle.

tu.

y large

petit Détroit d'environ 2.00 toiles de p

34 Relation du Voyage large formé par l'Ifle & la Terre ferme , il n'y a que deux brades 6c demie d'eau. Alors nous commençâmes a voir de part & d'autre de belles habita- tions , nous n'allâmes point , parce- que nous l'avions promis aux Députez, en pouriuivant nous fondions de temps en temps j mais nous ne trouvâmes ja- mais allez d'eau pour un Navire de lix canons. Nous côtoyâmes plufïeurs bel- les anfes de l'Ifle, jufqu'à ce qu'arrê- tez par les ténèbres de la nuit , nous fû- mes obligez de mettre à terre : le ha- zard nous conduifit dans une petite an- fe nous trouvâmes heureufement de l'eau & un peu de poilîbn que nous pé- châmes fort à propos , & qu'un grand appétit aflaifoniia le mieux du monde > nous y pafsâmes la nuit en garde contre les Tigres dont les Bois font tout rem- plis, & dont nous venions de voir des vertiges tout récens fur le fable} à la pointe dujour nous poufsâmes encore une demie lieue plus avant pour recon- noître s'il n'y avoit point de VaiiTeau mouillé à Arazatiba, ôc nous n'en vî- mes point. Un de nos Officiers qui avoit relâché deux ans auparavant avec M. de Chabert, nous fit remarquer une langue de terre baiTeoù l'on trouve des

trou-

de la Mer du Sud. 35* troupeaux de Bœufs fauvages j mais nous n'avions pas affez de vivres pour entreprendre cette chafîe , dont nous avions néanmoins grand befoin : car dans la partie du Nord de l'Ifle , on n'y en trouve pas : de forte qu'il fe- roit bien plus avantageux de relâcher au Sud , fi les Navires y étoient en fu- reté -, mais quand il a venté de l'Efb, ESE 6v SE, on eft en rifque de s'y perdre, comme il arriva au Saint Clé- ment ôc à fon Pingre en 171 2 5 ils y- perdirent leur Chaloupe avec quator- ze hommes, & fe virent eux-mêmes à deux doigts de leur perte ? quoique fans aucun vent, tourmentez feulement par le houle effroyable de la mer. Cet- te rade eft par les 2-7d f o' à l'Oueftde la pointe du Sud de l'Ifle Sainte Ca- therine. A l'Eft de l'Iflot Fleuri eft une anfeoù l'on trouve de très-bonne eau, & de petites Huîtres vertes d'un goût délicieux. Nous donnâmes dans cette petite anfe en revenant & deux autres plus au Nord , nous entrâmes, dans une habitation abandonnée , nous chargeâmes notre Canot d'Oran- ges douces y Citrons 8c greffes Li- mes. Vis-à-vis celle-ci près de terre- ferme , eft un Mot derrière lequel E 6 eit

36 Relation du Voyage eit un petit Port , le Gouverneur de l'Iile tient ordinairement une Barque pour les befoins des Habitans ; mais qui le plus fouvent ne fert qu'à faire le com- merce du Poiffon fec qu'ils portent à la Lagoa ou à Rio de Janeiro.

Les Portugais qui nous avoient vu pafler avec pavillon Anglois au Canot fans defeendre à leurs habitations, vinrent à notre retour audevant dans leurs Pirogues , pour nous offrir des rafraîchi {Terriens -, nous reçûmes leurs offres, & pour les apprivoifer nous leur donnâmes de l'eau de vie , li- queur qu'ils aiment fort , quoiqu'or- dinai rement ils ne boivent que de l'eau. Enfin nous arrivâmes environ minuit au Vaiffeau , nous trou- vâmes déjà le Gouverneur Emanuel Manfa avec quelques Portugais qui avoient apporté des rafraîchiffemens ; après avoir été bien régalé au fortir du Vaiffeau , on lui fit le falut de la voix.

Cette réception apprivoifa telle- ment les Habitans , qu'il nous ve- noit tous les jours des Pirogues char- gées de Poules , de Tabac & de Fruits. Pendant que nous faifions dans le Canot cette petite courfe , on donna le fuif au Navire, on mit 18

ca-

de la Mer du Sud. yj canons dans kcallcpour le rendre plus marin, prévenus des mauvais parages nous devions parler au bout des terres du Sud > on l'aprocha aufîi de l'Ifle de Sainte Catherine pour faci- liter l'aigade -y & pareeque les ma- rées font fort fenfibles , quoique peu réglées, ou peu connues , & que la mer ne * marne que de cinq à fix * Ceft- pieds, nous afourchâmes ENE, Se a" dire OSO , à 200 brafles d'un Mot qui.j£™£ nous reftoit au SSE , du compas , cen(i. " aiant l'Me de Gai au N E £ N en- viron quatre lieues , moitié couver- te par la féconde pointe de l'Me de Sainte Catherine la plus Nord. A- près que nous eûmes fait avec beau- coup de commodité de bon bois & d'excellente eau ,. nous attendîmes pendant quelques jours les Boeufs que les Portugais nous avoient en- voyé chercher à la Lagoa à douze lieues de l'Me ; mais le p Avril voyant qu'ils nous demandoient encore du temps pour les faire venir , nous ne" jugeâmes pas à propos de retarder da- vantage , a caufe que la faifon étoit déjà un peu avancée pour doubler le Cap de Horn redoutable par les vents contraires , ôc les mauvais temps B 7 qu'on

^8 Relation du Voyage qu'on y fouffre en Hyver ; c'efï.- pourquoi le lendemain Dimanche nous mîmes à la voile pour nous mettre en mer. Avant que de con- tinuer notre voyage , il eft bon de di- re ici quelque choie de l'iJle de Sain- te Catherine.

Defcription de rifle de Sainte Ca- therine.

L'Ifle de Sainte Catherine s'étend du Nord au Sud depuis les zyd zv jufqu'au zjd fo'. C'eft une Forêt continuelle d'arbres verds toute l'année, on n'y trouve de lieux praticables que ce qu'il y a de défriché autour des habitations* c'eft-à-dire iz ou i,f endroits difper- fez çà & au bord de la mer dans les petites anfes qui font face à la terre ferme > les Habitans qui les occupent font les Portugais , une partie d'Eu- ropéens fugitifs, & quelques Noirs > on y voit auffi des Indiens qui fe jet- tent volontairement parmi eux pour les fervir, ou qu'ils prennent en guerre.

Quoiqu'ils ne payent aucun tribut au Roi de Portugal , ils font fes fu- jets & obéïfTent au Gouverneur ou Capitaine qu'il établit pour les com- mander en cas d'affaire contre les en- nemis

de la Mer du Sud. £p

nemis de l'Europe, 6c les Indiens du Brelil avec lefquels ils font prefque toujours en guerre ; de forte qu'ils n'oient aller moins de 30 ou 40 hom- mes enfemble bien armez , lorsqu'ils pénétrent dans la terre ferme, qui n'efr. guéres moins embarraffée de Fo- rêts que l'Ifle. Ce Capitaine ne com- mande ordinairement que trois ans, il relevé du Gouverneur de la Lagoa petite Ville éloignée de l'Ifle de douze lieues au SSO. Il avoit alors 147 Blancs dans fon département , quelques Indiens & Noirs libres , dont une partie eft difperfée fur les bords de la terre ferme. Leurs armes or- dinaires font des couteaux de chafl'e , des flèches 6c des haches , ils ont peu de fulîls 6c rarement de la pou- dre i mais ils font fufnTamment for- tifiez par les Bois, qu'une infinité d'épines de "différentes efpeces ren- dent prefque impénétrables , de for- te qu'aiant toujours une retraite affu- rée, 6c peu d'équipage à tranfporter, ils vivent en repos fans crainte qu'on leur enlevé leurs richeiTes.

En effet , ils font dans une fi gran- de difette de toutes les commoditez de la vie , qu'aucun de ceux qui nous

40 Relation du Voyage apportèrent des vivres ne voulut qu'on les lui payât en argent , faifant plus de cas d'un morceau de toile ou d'é- toffe pour fe couvrir, que d'une pie- ce de métail qui ne peut ni les nour- rir ni les garantir des injures de l'air : contens pour tout habit d'une che- mife & d'une culotte , les plus ma- gnifiques y ajoutent une vefte de cou- leur èc un chapeau : prefque perfon- ne n'a des bas ni des fouliers , néan- moins ils font obligez de fe couvrir les jambes lorfqu'ils entrent dans les Forêts y alors la peau d'une jambe de Tigre leur eft un bas tout fait. Ils ne font pas plus délicats pour la nourriture que pour les habits -, un peu de Mays , des Patates , quelques Fruits , du Poiffon & de la chaffe , le plus fouvent du Singe , les con- tente. Ces gens du premier abord paroiffent miferables ; mais ils font effectivement plus heureux que les Européens , ignorans les curioiitez ôclesc ommoditez fuperflues qu'on recherche en Europe avec tant de pei- ne , ils s'en parlent fans y penfer , ils vivent dans une tranquillité que les fubfldes 6c l'inégalité des conditions ne trouble point 5 la terre leur fournit

d'el-

de la Mer du Sud. 41

d'elle-même les chofes neceflaires à la vie , du bois ôc des feuilles , du Co- ton & des peaux d'Animaux pour fe couvrir Cv le coucher 5 ils ne fouhai- tent point cette magnificence de lo- gemens , de meubles 6c d'équipages qui ne font qu'irriter l'ambition , 6c flater pendant quelque temps la vanité fans rendre un homme plus heureux -, ce qui effc encore plus remarquable, c'eft qu'ils s'aperçoivent de leur bon- heur quand ils nous voyent chercher de l'argent avec tant de la peine. La feule chofe dont ils font à plaindre, c'eit de vivre dans l'ignorance 3 ils font Chrétiens à la vérité, mais comment font -ils inftruits de leur Religion , n'ayant qu'un Aumônier de la Lagoa qui leur vient dire la MefTe les prin- cipales Fêtes de l'année : ils payent ce- pendant la dime à l'Eglife qui eft la feule chofe qu'on exige d'eux.

Au refte, ils jouïflent d'un bon cli- mat 6c d'un air fort fain, ils ont rare- ment d'autres maladies que celle qu'ils appellent mal de Biche , qui ell une douleur de tête accompagnée de Te- nefme ou envie d'aller à la fellefans rien faire, & pour cela ils ont un remède fort (Impie qu'ils regardent comme un

fbe-

41 Relation du Voyage fpecifique ; c'eft de fe mettre dans le fondement un petit limon, ou un em- plâtre de poudre à canon détrempée avec de l'eau.

Ils ont au/H quantité de remèdes des fimples du Pais , pour fe guérir des1 autres maladies qui peuvent leur fur- venir. Le Salïafras ce bois connu par fa bonne odeur & par vertu contre les maux vénériens y effc il commun que nous le coupions pour brûler -, le Gayac qu'on employé auflî pour les mêmes maux n'y eft guéres plus rare , on y trouve de très-beau Capillaire 6c quantité de Plantes aromatiques qui font connues des habitans pour leurs ufages. Les arbres fruitiers y font ex- cellens dans leurs efpeces , les Oran- ges y font du moins aufîi bonnes que celles de la Chine, il y a quantité de Limoniers, Citroniers, Gouyaviers, Choux palmiftes, Bananiers, Cannes de lucre, Sandies, Melons , Girau- mons, & Patates meilleures que cel- les de Malgue fi eltimées.

Ce fut je vis , pour la pre- mière fois , l'arbriffeau qui porte le Coton -y comme je fouhaitois depuis long- temps de le voir, j'en defîinai une branche pour en conferver l'i- dée. Du

de la Mer du Sud. 43

Du Coton.

Le Cotonier,que les Botaniftes ap- Voyei pellent Gvffipium , ou Xilon arboreum , ^?nehe eit un arbrifléau qui ne s'élève guère plus de 10 à 12 pieds, fes grandes feuilles ont cinq pointes , & reflbm- blent allez bien à celles du grand Era- ble ou du Ricin ; mais les petites, c'elr. à dire celles qui font les plus pro- ches du fruit , n'en ont que trois > les unes & les autres font un peu char- nues, & d'un verd foncé.

Ses fleurs feroient femblables à cel- les de la Mauve , qu'on appelle Pafle- rofe , fi elles étoient de même cou- leur 6c plus évafées , elles font foute- nues par un calice verd compofé de trois feuilles triangulaires dentelées qui ne les envelopent que très-impar- faitement 5 elles font jaunes par le haut,6c rayées de rouge dans le fond.

À la fleur fuccede un fruit verd de la figure d'un bouton de Rofe , qui dans fa parfaite maturité devient gros comme un petit œuf, & fe divife en trois ou quatre loges remplies chacu- ne de 8 à 12 femences prefque auffi groilés que des Pois , lefquelles font

en-

44 Relation du Voyage

cnvelopées dans une fubftance fila- menteufe connue fous le nom de Co- ton , qui part de toute leur furface 6c qui devient blanche , 6c fait ouvrir les loges à mefure qu'elle meurit , de forte qu'à la fin les floccons fe déta- chent 6c tombent d'eux- mêmes -, les graines alors font tout-à-fait noires 6c pleines d'une fubftance huileufe d'af- fez bon goût, que l'on dit être très- bonne contre le flux de fang.

Ce Cotonier eft fort différent de celui que l'on cultive à Malthe 6c dans tout le Levant, qui n'eft qu'une pe- tite Plante annuelle , c'eft-à-dire qu'il faut femer 6c renouveller tous les ans, c'efr. pourquoi on l'appelle Xtlon her- baceum j d'ailleurs fes feuilles font a- rondies 6c échancrées, 6c à peu prés de la grandeur de celle des Mauves.

Explication de la T tanche IV.

A Grande feuille à cinq pointes.

B Petite feuille à trois.

C Fleurs vues différemment.

D Calice de feuilles triangulaires.

E Bouton qui s'ouvre en quatre

loges. F Coton mur.

Planche rv.

Xtùrn arbcreiurt J~. £5 .

&osstvium crboreurn

Caide Icu-i C.C3. Pin .

L

de la Mer du Sud. ^ G Graine couverte de Coton. H Graine dépouillée. I Coupe d'un des floccons avant fa maturité.

Nota , que ce Defiein eft la moitié de la gran- deur naturelle.

Pour feparer les graines du Coton on a une petite machine compofée de deux rouleaux gros comme le doigt, lefquels en tournant en fens contrai- re, pincent le Coton & l'attirent peu à peu> la graine qui eft ronde ôegrof- fj ne peut palTer entre les rouleaux , ainfî elle fe dépouille & tombe dès que le Coton a palTé.

On dit que ces Cotoniers font de la petite efpece , pareequ'il y en a dans ce Continent de plus gros & plus grands que nos Chênes , qui ont la feuille comme le premier -, ils portent le Coton de foye qui eft fort court , mais c'eft une efpece de bouatte.

Dampier en a defîiné d'une autre efpece qui fe trouve au Brefil , appel- Momou. Voici ce qu'il en dit : La fleur eft compofée de petits fila- mens prefqu'aufîi déliez que les cheveux , de trois ou quatre pou- ces de long, ôt d'un rouge obfcur,

mais

46 Relation du Voyage mais leurs fommitez font de cou- leur cendrée -y au bas de la tige il y a cinq feuilles étroites Se roides , de fix pouces de long.

On trouve auffi , dans les bois , du Mahot qui eft un arbre dont l'écorce, compofée de fibres extrêmement for- tes, fert à faire des cordes. On y voit un arbre fîngulier par fa figure , qui lui a mérité le nom de Flambeau , ou Cierge épineux : effectivement fes feuil- les font faites comme une torche com- pofée de quatre chandeles , c'eft-à-di- re que fon plan eft une Croix arondie par fes angles , elles naiffent comme celles des Raquettes les unes des au- tres , elles ont depuis huit à quinze pieds de longueur , ôc donnent un fruit qui refîëmble affez à" une Figue ou Noix verte , on en voit quantité dans le Pérou à fix côtes , tels que le Père du Tertre les a defîîné dans fon Hiftoire des Antilles. Le Mancenilier y eft un peu plus rare 3 cet arbre eft un des plus venimeux qui foient con- nus , il donne une belle pomme à l'œil, qui eft un poifon ; de fon écorce il en fort un lait dont les Matelots éprou- vent fouvent le venin, s'il leur arrive en faifant le bois à feu , de couper de

ce-

de la Mer du Sud. 47

celui-ci , Se des'en faire rejaillir le lait au vifage , ou d'en manier le bois j aufli-tôt la partie enfle , Se les fait foufrrir pendant plufîeurs jours: lorf- que les pommes de Mancenilier tom- bent à la mer , & que les Btcunes en mangent, elles leur rendent la dent jaune , 6c ce Poiflbn devient un poi- fon.

La pêche eft très- abondante dans Pêche: quantité de petites anfes de rifle & de la terre ferme , l'on peut com- modément fenner, nous y avons pris des Poiflbnsde quatre à cinq pieds de long , fort délicats , faits a peu près comme des Carpes , dont les écailles étoient plus grandes qu'un écu ; les uns les ont rondes, .ceux-ci s'appel- lent Mer os ; les autres les ont carrées, & s'appellent Salemera en Portugais, & Piragusra en Indien : il s'en trouve de plus petits, nommez Quiareo^ qui ont un os dans la tête tout-à-fait fem- blable à une grofle fève, fans comp- ter une infinité de Mulets , Caran- gues, Machorans, Grondeurs , Pou- les d'eau, Gradeaux, Sardines, Ôtc.

Nous y prîmes un jour une &/<?, Scie. Poiflbn fmgulier , qui porte fur la ÏÏJ!]?16 tête une efpece de lame plate garnie

des

4# Relation du Voyage des deux cotez de pointes , qui lui fervent à fe défendre contre la Balei- ne, comme nous l'avons vu une fois à la côte du Chili j il a encore cela de particulier, qu'il a une bouche ôc une autre ouverture humaine. Cheval Quoique le Cheval Marin foit afî'ez Planche commun en Europe , j'ajoute ici la XVII. figure d'un que je pris au filet , def-

finé de fi grandeur naturelle. Chaffe. La chaffe n'eft guère moins abon- dante que la pêche > mais les bois y font d'un fi difficile accès , qu'il elt prefque impoffible d'y fuivre le gi- bier, & le trouver quand on l'abbat j les Oifeaux les plus ordinaires font les Perroquets ou Papagayos , très-bons à manger , jls vont toujours deux à deux fort près l'un de l'autre -, des efpeces de Faifans , appeliez Giacotins , mais d'un goût bien moins délicat , des Ouaras , efpece de Pêcheurs tout rou- ges d'une belle couleur , d'autres plus petits d'un mélange très-agreable des plus vives couleurs , appeliez Saiqui- das. Il y a auffi un Oifeau fort par- ticulier qui a un large bec plus beau que l'écaillé de Tortue , & une plu- me pour langue -, c'en: le Toucan dont Froger fait la defcription, ôtle

Pe-

r

de la Mer du Sud. 49

Père Fcuillée p. 42.8. La chafle ordi- naire des habitans eft le Singe , dont ils fe nourriffent le plus fouvent : mais la meilleure de toutes pour les Vaii- feaux en relâche eft celle des beufs , dont il y a grande quantité en terre ferme auprès d'Arazatiba, comme je l'ai dit.

Sept lieues au Nord de rifle Sain- te Catherine il y a une anfe les Portugais en tiennent ordinairement, & la Chaloupe du Saint Clément en fut prendre. Près de eft le Port de Guarupa que la même Chaloupe'dé- couvrit j on y eft à l'abri de tous vents, comme on peut voir par le plan qu'on m'en a communiqué ; il eft dif- ficile àconnoître, parcequ'au dehors il ne paroît qu'une grande anfe , au fond de laquelle eft la petite ouver- ture du Port. Comme nous ne fà- Voyez; vions trouver des beufs , & que les P^11^ Portugais qui nous en avoient , ai- pel:it ren« foient-ils , envoyé chercher à la La- voi. goa, tardoient trop , nous mîmes à la voile, comme je l'ai dit, le Diman- che 10. Avril j mais les vents ne nous permirent pas de fortif , ainfi nous fû- mes obligez de remouiller à peu près Tome I. C au

f6 Relation du Voyage

au même endroit nous étions la

première fois.

Le lendemain nous ne fûmes pas plus favorifez , nous courûmes plu- lîeurs bordées vers l'Ille & la terre ferme la fonde à la main, 6c nous trouvions un fond allez égal } nous reconnûmes d'aflez près une petite anfe à tribord en entrant , il y a bon mouillage en cinq ou flx bralies à l'abri de tous vents , 6c une petite rivière de bonne eau , commode pour les Navires qui mouillent auprès du premier Iilot qui ell à bâbord en en- trant dans une anfe de fable de l'Ifîe de Sainte Catherine , appelle fur le plan Iflot aux Perroquets: nous recon* nûmes en louvoyant la grande anfe de Toujouqua , dans laquelle il dégorge une grande rivière j l'entrée de l'anie paroît étroite, & dircôté du Sud il y paroît des bancs de rocher. N'ayant pu vuider le Canal, nous fûmes con- traints de mouiller au SO-S , de l'Ille de Gai environ une lieue 6c demie, & à ONO de la première pointe de Sain- Départ te Catherine une demi lieue. de Sainte Enfin Mardi n nous fortunes par Catheri- un bon frais de N & NNE, il fauta fie- au

de la Mer du Sud. yi au SO £c calma , les vents varièrent prcfque continuellement jufques par les 40 degrez , les N & NO bon frais donnèrent une brume fi épaifle , que pour conferver la Marie auprès de nous , même pendant le jour, nous étions obligez de tirer des coups de canon de temps en temps > un calme interrompu par un petit frais de NNE & de SE lui fucceda, & la brume nous reprit encore par les 43 dj.

Par cette latitude & celle du Cap blanc de 46 degrez , nous vîmes quan- tité de Baleines & de nouveaux Oi* iéaux femblables à des Pigeons , d'un plumage mêlé de blanc & de noir fort régulièrement -y d'où vient que nos Matelots les appellent des Damiers, Ôc Damier^ les Efpagnols Pardela^ ils ont le bec long un peu crochu, èc percé au mi- lieu de deux narines , leur queue de- velopée reflembleaux écharpes en fal- bala de petit deuil.

Comme nous étions toujours en Erreuî; garde contre les courans, & les er- des Cai- reurs des Cartes Hollandoiies qui met- tes« tent le Cap blanc 4 degrez plus à l'Oueir. qu'il n'eil effectivement, ain- que l'ont remarqué tous les Vaif- feaux qui ont relâché à Sainte Cathe- C 2, ri*

5*2. Relation du Voyage rine , d'où ils ont pris leur point j Sondes nous commençâmes à fonder par les du Cap 43d 30' de latitude, & fuivant mon Blanc, eltime fid 33' de longitude, point de fond i mais par les 46d yo' , & f 8d 8' de longitude, nous trouvâmes 8 y braf- fes d eau fond de fable mêlé de grisôc de rougeâtre. Je me faifois alors à f o lieues du Cap Blanc fur une Carte ma- nuferite de Grifon Maître de Marine de Saint Malo , c'eft-à-dire par les 3iid yz' du Méridien del'IfledeFer, ou 32,3e1 31' de celui de Teneiïfe , ce qui s'accommodoit afîez bien a d'au- tres fondes de quelques Navires quia- voient eu connoiiîance de ce Cap ; d'où l'on peut conclure que fans faire attention a fi longitude abfolue , ileft mal placé par rapport à celle de Sain- te Catherine. Effectivement on a re- marqué que la côte De fer te ou des Pa* tagons ne court pas fur le SO & SO^O, comme on la trouve dans les Cartes, mais fur le S O \ S & S S O , ce qui a mis plufîeurs Vaiifeaux en danger. Environ treize lieues au S O , plus avant que notre première fonde, nous trouvâmes jf braffes d'eau , quatre lieues plus avant à même route 70, en- fuite 66 même fond , jufques par

les

delà Mer du Sud. f^ les 49di de latitude , à jf brades il étoit mêlé de gravier , teignant, coquillage brifé , petites pierres noi- res & jaunes > par les fod 2.0' le fable noircit un peu •■, 60 Se 6 f brades d'eau faiiant toujours le SO , à quelques degrez près vers le Sud ou vTers ï'Oueft, pour approcher inienfiblement la cô- te par les y zd 30' de latitude , &c 6fd 45"' de longitude , le fable étoit gris mêlé de petites pierres noires &rouf- fes, en ff brafles d'eau. La nuit du 5" au 6 de Mars nous mîmes en panne, de peur de hanter la terre de trop près, & avec raifon 5 car le lendemain nous trouvâmes la mer fort changée , & vers le foir nous eûmes connoiflance d'une terre baffe fort plane , 6c de Atterra- cinq ou fix mondrains comme des^i?1^6 Mes qui nous reftoient à O S O du Monde , à neuf ou dix lieues ; quel- ques-uns la prirent pour le Cap des Vierges , fendez fur des Journaux qui le placent par yzd 30' , quoiqu'il foit plus au Nord dans les Cartes ; mais ce fentiment ne quadroit point avec «la dernière obfervation de latitu- de y il eit bien plus probable que ce fut le Cap Saint- EJ 'prit de la terre de Feu : on fonda , & on trouva 36 brades C 3 d'eau

f4 Relation du Voyage d'eau fond de fable noir mêlé de pe- tites pierres de la même couleur.

Le lendemain 711011s vîmes diftinc- tement la Terre de Feu que nous cô- toyâmes à quatre ou cinq lieues de c-iftance ; elle en: de moyenne hau- teur , efcarpée en falaifes fur les bords de la mer, elle paroît boifée par bou- quets ; par deffus cette première côte on voit de hautes Montagnes prefque toujours couvertes de neige. On peut déterminer le gifTement de cette Côte de l'Ifle de Feu auNOiN, & SEiS du Monde depuis le Détroit de Ma- gellan à celui de le Maire, en corri- geant un demi rumb ou i$d de varia- tion NE.

Après avoir prolongé la Terre de Feu jufqu'à cinq ou fix lieues près du Détroit de le Maire, nous mîmes à la cape environ à quatre lieues au large pendant la nuit , pour attendre à le paffer au lendemain , nous avions quarante brades d'eau fond de cours , ou gros fable curé ; nous cfluyâmes pendant cette nuit de pefantes bouf- fées de S , O , par rafales , qui nous apportaient la neige & le frimât des Montagnes avancées dans les terres 5 néanmoins nous dérivâmes peu, mar- que

Planche v.

Situé, Àlêxireméte. de l îmerique lilerdf*

erttre Us Terres de Feu et des lïtats

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de la Mer du Sud. yy

que certaine que le courant n'étoit pas violent ou qu'il portoit au vent, ce qui n'eft guère vrai- fembîable à caufe du gilfement oppofé de la Côte.

Le Dimanche 8 de Mai nous fîmes Record voile pour aller chercher le Dttroit de noiffan- le M.ure, on le reconnut facilement ccc*uDé- par trois Mondrains uniformes, nom- ie Maire mez les trois Frères , contigus les uns aux autres dans la Terre de Feu, par- deflus lefquels on voit une haute Montagne en pain de fucre couverte de neige 6c reculée avant dans la terre.

Environ une lieue à l'Eft de ces Planche Mondrains , on voit le Cap de Saint v* Vincent qui eft une terre fort baffe , enfuite un fécond petit Cap aufti bas qu'on appelle Cap de Saint Diego ; quoi- que j'aie lieu de croire que le Cap de Saint Vincent eft beaucoup plus Nord , & que celui à qui on a donné ce nom eft celui de Saint Diego , fondé fur des Cartes manuferites Ef- pagnoles fort anciennes, peut-être ti- rées de la découverte des Nodales.

Lorfqu'on eft au NNO & N, de

ces petits Caps bas , l'on voit à me-

fure qu'on en approche , le Détroit

C 4 de

f6 Relation du Voyage de le Maire qu'ils couvroient par la terre des Etats, s'ouvrir peu à peu , jus- qu'à ce qu'enfin étant à \ de lieue à l'Efr. du premier , on en voit toute Couverture : cette remarque eil ne- ceflâire pour s'aflurer du Détroit j parceque plufieurs Vaifleaux Se en dernier lieu l' Incarnation & la Con- corde ont cru y palier, quoiqu'ils fuf- fent à l'Eit d ; la terre des Etats & qu'ils ne la vifîént que du côté de l'Oueft , trompez par des Mondrains femblables aux trois Frères, & quel- ques anfes femblables à celles de la Terre de Feu.

Nous ne fûmes pas plutôt à l'Eit. du Cap de Saint Vincent , que nous trouvâmes une marée forte & rapide comme dans un Raf qui nous faifoit tanguer fi rudement , que le perro- quet de civadiere entroit dans l'eau -, Marée majs comme nous étions informez du cours de la marée qui efr. de fix heu- res , ou fix heures ôc demie , nous a- vions pris notre temps pour l'avoir fa- vorable , Se nous rangeâmes la Côte de Feu à une lieue £ tout au plus. Nous embouchâmes heureufementa- vec le flot qui porte- au Sud avec ra- pidité , 6c fe partage en deux courans ,

dont

du troit.

de la Mer du Sud. yy dont l'un enfile le Détroit qui n'efl large que de fix a fept lieues , & l'au- tre fe jette le long de la terre des E- tats à l'Eft.

Environ au milieu du Détroit on voit le Port Maurice , petite anfe d'en- viron i lieue de large , au fond de la- quelle du côté du Nord , eft une pe- tite Rivière l'on peut faire de très- bonne eau Se du bois avec facilité.

A côté de celle-ci un quart de lieue plus Sud , on voit une Baye d'envi- ron une lieue d'ouverture , ôc beau- coup plus enfoncée , qu'on prend poul- ie Port de Bon Succès, d'autres pour la Baye Valentin , il y a commo- dité d'eau 6c de bois, même d'un bois blanc Se léger dont on pourroit faire des mâts de hune.

Il femble que h Port de Ion Succh devoit être la première anfe que l'on trouve en fortant , après avoir doublé le Cap Gonzalez ou de bon Succès ; le leul nom paroît décider du doute qu'on pourroit avoir delà pofitionde la Baye Valentin Se de celle-ci , par- ceque c'étoit effectivement un bon fuccès pour les Nodales qui en firent la découverte, d'avoir parte le Détroit de le Maire, 6c de trouver au-delà une C y bon-

y8 Relation du Voyage bonne Baye on pôuvoit mouiller en fureté. Quoi qu'il en (bit du nom, plufîeurs VaifTeaux , 6c en dernier lieu la Reine d'Efpagne commandée par Brunet y relâcha le 6. Novembre en 171 2. &c mouilla à l'entrée en dix brafîes d'eau fond de Table vafeux ; elle y fît de l'eau dans une petite Ri- vière à bâbord au dedans , elle étoit un peu rouflé en apparence , mais el- le devint claire & bonne j ils y firent aum* du bois & en virent de propre à faire des mâts de hune. Les Sauva- ges qui vinrent les voir ne leur firent aucun mal, ils font tout nuds, quoi- que dans un Pais extrêmement froid : quelques-uns ont leur nudité couverte d'une peau d'Oifeau , Se d'autres les épaules couvertes d'une peau, com- me Froger peint ceux de Magellan : ils font prefque aum" blancs que les Européens. Le Saint Jean - Baptifte commandé par le Sieur Ville-morin de Saint-Malo rapporte la même cho- fe de ceux qu'ils ont vus au Détroit de le Maire en Mai 171 3. Le calme l'ayant pris au milieu du Détroit , 6c la marée l'ayant jette fort près de ter- re , deux Pirogues des Sauvages de Tlfle de Feu vinrent à bord, ils mon- tre-

de la Mer du Sud. f$ trcrent une affeétion étrange pour le rouge , & en même temps une har- dielle extraordinaire ; car le premier qui monta , voyant un bormet rouge fur la tête d'un Officier qui venoit le recevoir , le lui ôta effrontément & le mit fous fon bras ; un autre voyaiït la crête rouçe des Poules la leurarra- choit pour l'emporter: ils vouloient dans la Chaloupe ôter la culote rouge que portoit un Officier ; enfin ces gens parurent robuftes , mieux faits que les Indiens du Chili, & les femmes qu'ils avoient avec eux plus belles ,- & tous grands voleurs. Leurs Pirogues é- toient faites d'écorce d'arbre coufuê avec beaucoup d'Art. Ils méprife- rent tout ce qu'on leur offrit à man- ger, & montrèrent une grande crain- te des canons, auprès defquels ils fai- foient des poitures d'un homme ef- ' frayé , apparemment pour avoir vu tirer quelques Navires en relâche : en effet , un(Officier de Brunet m'a ra- conté qu'aiant tué une Mauve d'un coup de fufîl , les Sauvages fe jette* rent tous par terre d'effroi.

Sur le midi comme nous étions à

PEft de la Baye Valentin, la marée

nous devint contraire &nous ne pou-

C 6 vion$

60 Relation du Voyage vions la refouler -avec un bon frais de S O , qui devint un peu après en ire avec des rafales & des grains épouvan- tables , de forte que nous avions la li- ce à l'eau fous les deux baffes voiles les ris dedans ; cependant ilfalloit forcer de voile pour doubler le Cap Saint Barthelemi qui eft le plus Sud de la terre des Etats. Nous portions au S SE, du compas & à peine la route valoit-elle l'E^SE , emportez par la violence du courant du reflux , qui prolonge la terre des Etats du côté du Sud , ôv rentre de ce côté dans le Dé- troit de le Maire. Nous doublâmes en- fin ce Cap &: à nuit fermante , il nous reftoit au NO , environ à deux lieues j mais le temps devenant impétueux, nous fûmes contraints de mettre à la cape fous la grande voile , un ris de- . dans , dans une inquiétude terrible de notre vie, nous fâchant près de ter- re Se vers lèvent: alors les plus intré- pides rentroient en eux- mêmes , car on n'attendoit , pour ai n fi dire, que le moment de fe voir chargé en côte, pendant une nuit noire , & un temps affreux , fans efperance de pouvoir s'en relever. Les Cartes nous menaçoient d'une perte inévitable > mais heureu-

fe-

de la Mer du Sud.

fcmcnt pour nous la terre des Etats du côté duSudnegîtpasESEjôcONO, comme elles îc marquent , elle ne court que E & O du Monde, Cv prend mê- me un peu du Nord auprès du Cap de Saint Barthelemi , comme nous l'a- vions remarqué avant la nuit. Effecti- vement étant à la cape nous devions dériver à E^SE du Monde, ai nfî nous aurions péri infailliblement.

On pourrait répondre à cela , que le même courant qui nous jettoit le long de la Côte des Etats , a pu nous empêcher de dériver autant au NE, que nous l'aurions fait ailleurs, parce- qu'il doit courir comme la Côte prés de terre Se nous en tenir à même dif- tance. Ce fentiment ferait probable, fi d'autres Navires n'avoient reconnu mieux que nous le giiiement dont nous parlons. Au refte , :»il en: évident que nous dérivâmesbeaucoupà l'Eft, car fur les neuf heures du matin le temps s'étant un peu éclairai nous ne vîrrfes plus de terre , quoique nous n'en dûf- lions être qu'à deux lieues au S , ou au SE , tout au plus , elle a treize ou quatorze lieues de long depuis le Dé- troit, comme l'anurent ceux qui l'ont côtoyée.

C ^ Dam

6i Relation du Voyage

Dans le temps que nous commen- cions a nous raflïïrer 6c à nous réjouir d'avoir échapé du naufrage, nous n'é- tions pas (ans inquiétude pour la Ma- rie que nous avions laiilee à nuit fer- mante fous le vent à nous, Se abattue à une lieue près de la Côte ; mais no- tre joye fut entière , lorfque nous la . revîmes le lendemain, elle avoit beau- coup foufFert du mauvais temps , la barre de fon gouvernail avoit été caf- Acci- fée, & fon éperon brifé. Le calme

.A a,r" ayant fuccedé à cette horrible tempê- rive ala-7 « . r ,t-, * * r

Marie. te5 nous eûmes la facilite de lui en- voyer des Charpentiers pour la remet- tre en état de fouffrir les coups de mer , dont elle n' avoit fait encore qu'une légère épreuve.

Les vents étant venus enfuite du

NNO au NNE, par le Nord, bon

frais, nous regagnâmes en 24 heures

une partie du chemin que nous avions

perdu à la cape. Depuis les 43d{ juf-

qû'au 5*7, nous n'avions point eu de

Vents vents du côté de PEU, & prefqueplus

ordinai- de beaux jours, mais un temps varia-

fes* ble & embrumé , les vents regnans

continuellement du Nord au Sud par

POueft bon frais, excepté depuis les

46^ jufqu'aux fo , nous eûmes deux

jours

de la Mer du Sud. 6$ jours de vent mol. Cette bouffée de "NNE , nous parut d'autant, plus a- greable que nous n'en attendions plus de ce côté, & qu'elle nous tiroitd'un parage, nous avions vu le péril de* fort près.

Ce bon vent fauta au SE, avec vio- lence 6c nous obligea à quelques heu- res de cape -, il s'adoucit néanmoins , 6v nous en profitâmes pendant 24 heu- res, contens de fouffrir un froid cui- fant qu'il nous donnoit , & le cahot d'une mer épouvantable , mais qui nous poufibit à route ; il revint bien- tôt au Sud & au S S O , fi fort qu'à peine pouvions- nous porter les baffes voiles avec les ris.

Le 14 Mai par les f f de latitu- de , & les 64 ou 61 de longitude, nous perdîmes de vue la Marie. Nous crû- mes qu'elle avoit reviré de bord pour porter à O , nous revirâmes une heu- re après pour la chercher , mais en vain} nous ne la revîmes plus jufqu'à la Conception.

Le 17 les vents étant au SO, nous courûmes pendant la nuit au S E^ S, de peur de rencontrer les Ifîes Barne- velt que quelques Manufcrits placent par 5*7 de latitude 5 pareeque la bru- me ,

64 Relation du Voyage me , le grand vent , 6c la grofîe mer ne nous auraient pas permis de nous relever , nous nous fuirions trouvé abattus delTus ; 24 heures après les •vents fe rapprochèrent du Sud , Se nous portâmes au NO. Météore Nous nous eftimions par les jyi de veau- latitude 6c 69 ou 66 de longitude 5 lorfque par un grand vent 6c un temps brumeux, une heure i après minuit le quart de bribord vit un Météore in- connu aux plus anciens Navigateurs qui étoient prefens > c'étoit une lueur différente du feu S. Elme 6c d'un E- clair,qui dura environ une demie mi- nute , 6c fit fentir quelque peu de cha- , leur. Cette nouveauté dans le froid £c par un grand vent en intimida la plupart , qui fermèrent les yeux 5 ceux- n'en parlent que comme d'un Eclair dont le brillant fe faifoit fentir même au travers de la paupière 5 les autres plus hardis affûroient avoir vu un globe d'une clarté bleuâtre 6c très-vive d'en- viron trois pieds de diamètre , qui fe difîipa entre les hauts bancs du grand hunier.

Tout le monde crut que c'étoit un prelage de tempête , cette Pro- phétie ne m'accommodoit point , le

temps

de la Mer du Sud. 6f temps étoit affez mauvais pour en appréhender un pire j car outre qu'il étoit froid , la mer extrêmement mâ- le Se grolTe , nous avions les vents de- bout , ce qui nous obligeoit de lou- voyer & revirer de bord à tous mo- mens , fans pouvoir rien gagner en longitude ; cependant les trois jours fuivans ne furent pas pires , le qua- trième nous eûmes quelques heures de cape un ris dedans , mais les vents qui avoient varié de l'O au SSO, étant venu au NO , le temps devint doux & s'éclaircit un peu. Le 2.3 & 24 ils nous tirèrent des f p à y 8d de lati- tude , nous étions retenus depuis long-temps -, le zf nous fûmes enco- re obligez détenir quelques heures de cape , & le 2,6 nous fûmes arrêtez par un calme.

Je commen cois alors à me flaterde l'efperance d'être bien-tôt hors de ces affreux parages , pareeque nous comptions avoir dépaffé la longitude du Cap de Horn de 9 à 1 o degrez , c'eft à dire, prés de ico lieues, lors- qu'il nous vint un vent de N O Se de Coup de ONO li impétueux , & une mer il vent« affreufe , que nous fûmes obligez d'a- mener la vergue de mizaine , le mât

de

66 Relation du Voyage de perroquet de fougue , même juf- qu'au bâton de pavillon. Ennuyé 8c fatigué par une longue navigation, je me fentis raifl d'un mortel chagrin de m'être expoféàde û rudes incom- modités , touché non feulement des maux préfens , mais encore épouvan- té de l'avenir , fi , comme plufieurs Navires, nous étions contraints d'al- ler relâcher & hyverner à la rivière de la Plata , affreufe par la mauvaife tenue du fond , les coups de vents, les bancs de fable , & les naufrages s'étoient trouvez quelques-uns de nos Officiers. Je comparais la tran- quillité de la vie des plus miférables à terre , avec celle d'un honnête hom- me dans un Vaiflcau. en temps d'ora- ge j les beaux jours que l'on goûtoit en Europe le 27 de Mai , avec ces jours obfcurs qui ne duraient que fix heures , 6\c ne nous éclairaient guère plus qu'une belle nuit ; la beauté des campagnes ornées de fleurs , avec l'horreur des flots qui s'élevoient com- me d'affreufes montagnes j le doux repos que l'on goûte fur un gazon verd , avec l'agitation 6c le cahot per- pétuel d'un roulis violent , qu'à moins de fe tenir à quelque chofe de

bien

de la Mer du Sud. 6*7 bien amaré , on ne pouvait être de- bout, aflïs , ni couché, & qui nous tourmentoit depuis près d'un mois ;fans relâche : tout cela joint au fou- Ivenir de l'horrible nuit du détroit de le Maire m'abattît tellement , que je cedois à latriftefTej alors je m'appli- ;quois ces plaintes d'Europe 6c d'Ho- irace , Liv. 3. Ode 17, 6c Sat. 6. ;Liv. 2.

.'..... Melius- ne fluEîus Ire per longos fuit an récentes Car père flores. O Rus ! quando ego te afpiciam , quando-

que lictbit , Nunc veterum libris , nunc fomno , &

inertikus horis Ducere folîicita taanquilla obliviavhœ f

Heureufement cette tempête ne dura que 24 heures, après quoi les vents de NO étant venus par l'Ouell , 6c le S à ESE bon frais , ce qui eft ra- re dans ces parages , nous gagnâ- mes les f id de latitude , 6c les 84 ou 82 de longitude , fuivant notre «eftime ; de forte que nous fûmes en état de nous fervir des vents de SO 6c de SSO qui font les plus fréquens.

Trois

68 Relation du Voyage Trois beaux jours nous laiiTerent un peu refpirer après tant de troubles , le dernier qui étoit le i de Juin , nous Méteo- yîmes à notre quart de bâbord , à : re. heures après minuit , une lueur com-

me une fulee courir depuis la girouetc d'artimon jufqu'au milieu des hauts bancs , elle fe diiîipa en un inf- tant.

Le lendemain les vents qui avoient fait le tour depuis le SE au NE, par le S & POueit , après avoir foufflé violemment à ENE , s'y amortirent par un calme de mer fort houleufe , & prirent pendant trois autres jours un tour différent du Nord au Sud par PEft , tantôt bon frais , tantôt vent mol, & finirent au S^SO vers les4fd de latitude par un calme de mer fort maie. Enfin après avoir refoulé pen- dant deux jours une grofle lame ve- nant du Nord, à la faveur des vents Atterra- de l'Eft & de S , nous arrivâmes par geinopi- ]es ^0d 40' de latitude , nous fû- ne" mes fort furpris de voir la terre fo

lieues plutôt que nous ne penfions, fuivant la Carte manufcrite de Saint Malo que nous avions trouvée meil- leure que les Hollandoiles jufqu'au Détroit de le Maire. Effectivement

ayant

de la Mer du S u d. <5p

«ayant reconnu que Pieter Goos recu- loit la côte des Patagons de 60 lieues trop à l'Oueft , par rapport au Bre- fil, nous l'avions abandonné > néan- moins fuivant fa longitude nous atter- rions fort jufte avec le Navire.

Les Cartes manuferites dont je viens Remar- de parler, ont été corrigées du côté emesfur du Cap Blanc , & du Détroit de le Mai- l cftime* Te fur les Journaux des VaiiTeaux de Saint Malo qui ont fait le Voyage de la Mer du Sud , qui s'accordent tous allez bien fur la longitude de l'un & !de l'autre. Je ne rai fi cette con- cordance générale peut faire une opi- nion certaine, car on s'apperçoit des courans tout le long de la Côte. De- puis les 32. aux 3f de latitude , nous avancions un peu moins que notre eftime ; ce pouvoit être un effet de l'erreur du Lok : mais au contraire depuis les 37 jufqu'aux^ nous avan- cions plus au Sud de fîx à fept lieues fur yo , 6c trois jours après, 16 1. i fur 7od'eitime, c'eftà dire environ ^, enfuite en diminuant 3 de forte que par les 49e1 fo', les hauteurs s'accor- doient très-bien avec l'eitime jufqu'au Détroit de le Maire , que je trouvai par la longitude de <5id 3 y' , qui répon- dent

70 Relation du Voyage dent aux 318e1 if' de l'Iile de Fer, ou 3 i6d 4f' du Méridien de Tenerife. Depuis je doute que les Cartes! ayent pu être corrigées avec raiibn pour la longitude du Cap Horn & de> la Côte du Chili , car les Navires qui l'ont rangé afîurent avofr trouvé des courans qui leur ont fait faire du chemin à l'Eft dans le temps qu'ils comptaient en avoir fait à î'Oueft} de viennent ces différences des Car- tes qui mettent 100 lieues du Détroit au Cap de Horn , & les manuferites n'y en mettent que 40 à f o. Ce qui eft bien fur , c'eft qu'il n'eft que par

T S d f °' 5 ou f^d tout au P^us ^e lati~ tude , quoique dans toutes les Cartes

marines imprimées il foit par les fj± Erreur ou ^-gd Pour ce qui eft de la diftan-

ïts. Car" ce de ce CaP * k Côte du Chili' el" le eft encore peu connue , pareequ'il

y a peu de Navires qui ayent rangé la Côte de Feu de ce côté ; la prudence ne veut pas même qu'on s'y expofe ; car les vents viennent ordinairement du SSOà l'Oueft 11 fort, qu'ils pour- roient les charger en côte > il y a né- anmoins un Canal par on"pourroit fe fauver dans le Détroit de Magel- lan i ce Canal a été découvert par ha-

zard

de la Mer du Sud. 71 zard le if du mois de Mai en 171 3 , par la Tartane la Sainte Barbe, com- me nous le dirons ailleurs.

Suivant robfervation Agronomi- que du Perc Feuillée qui met la Con- ception parles jfA 32/ 30" de longitu- de , c'eil à dire zy lieues plus à l'Cnefl que les Cartes manuferites reformées, en fuppofiint celle du Détroit de le Maire telle que je l'ai dit ci-devant, & 3f lieues plus Ëil que celles de Pieter Goos, notre erreur n'étoit que d'en- viron 30 lieues. Il ell confiant, com- me je l'ai dit , que la nuit que nous fortimes de ce Détroit , nous dérivâ- mes considérablement à l'Efl , non feulement parcequele lendemain nous n'eûmes point de connoiffance de ter- re , mais encore pareeque nous nous trouvâmes 8' plus Nord fur 10 ou 12, lieues d'eflime. Deux jours après, par les fyd 2.6' de latitude , nous nous trouvâmes au contraire 22/ plus Sud fur 70 lieues de chemin ; enfui te les courans ne nous furent plus fenilbles de long temps , car après avoir pafle fept jours fans obfervation , prefque toujours par un gros temps , louvoyé, mis à la cape , ëc couru environ 8q lieues majeures en longitude, nous ne

trou-

rans.

72, Relation du Voyage trouvâmes par les j-pd 10' aucune dif- férence , 6c prefque point trois jours après parles ffd 40' ; mais n'ayant vu le Soleil de huit jours , nous nous trouvâmes 2.7' plus Sud que l'eftime, c'étoit parles f$d 6', 6c peut-être par les 84 ou 82a de longitude. Conjec- Il femble , fuivant cette erreur 6c

turc fur les précédentes , qu'on peut coniec- lescou- r ,., 1 1 l r J

turer qu il y a deux courans formez ,

l'un par la mer du Sud , l'autre par la mer du Nord ; celui-ci doit porter depuis Sainte Catherine jufques à la terre de Feu au SSO , 6c depuis le Détroit au SE 6c à ESE , déterminé à cette direction par la côte des Pata- gons, enfuie parla nouvelle terre des Mes Sebales , 6c par celles de Feu 6c des Etats: celui de la mer du Sud doit fuivre à peu près le giflement de la terre de Feu depuis le Cap des Piliers jufqu'au Cap Horn , 6c de fe dé- tourner vers l'Eft 6c le ENE le long des Iiles Barnevelt 6c des Etats , com- me l'expérience nous l'a fait connoî- ^re. 11 s'enfuit aufri qu'il doit y avoir un peu de courant attiré par celui du bout des terres dans la partie du Sud du Chili y à quoi l'expérience s'ac- commode auffi : car lorfque nous at-

ter-

de la Mer du Sud. 7$ terrâmes nous étions encore plus Sud que notre eftime de 20'.

Au refle , je ne prétens pas déter- miner la direction particulière des cou- rans , ils ne font pas toujours égale- ment forts j ôc près de terre , quelque caufe particulière peut la changer, comme il eft aifé à comprendre -, ce que je puis afîurer, c'eft qu'auprès du Cap Horn ils doivent porter vers le NE , car notre Marie fe trouva fur rifle de Diego Ram ires , non feule- ment lorfqu'elles'en faifoit à 40 lieues fur Pieter Goos , elle eft reculée plus de 30 lieues àl'Oueft plus que les manuferites ne la mettent -, mais en- core lorfqu'elle fe comptoit prés de deux degrez plus Sud , quoique peut- être elle fe foit trompée , prenant les Barnavelles pour Diego Ramires.

Ainfl tout Navire qui en venant de Avis l'Eft veut doubler le Cap de Horn, Pour doit toujours prendre du Sud & de iecap .'Oueft, la moitié plus qu'il ne croit Horn. sa avoir befoin , foit pareeque les vents •egnent touiours du côté de l'Oueft, bit pour fe precautionner contre les :ourans qui peuvent le reculer, com- ne effectivement il eft arrivé à plu? icurs Navires qui fe font trouvez à

Tome /. D ter-

74 Relation du Voyage terre loiTqu'ils croy oient avoir dou- blé, & être au large de 40 à fo lieues, d'où fans doute eft venue l'erreur des Cartes Hollandoifes , qui mettent la moitié trop de diitance du Détroit de le Maire au Cap de Horn.

Quoi qu'il en (bit, nous fûmes fort heureux de ne pas trouver les terres embrumées, & un vent d'Oueft for- cé , car à la pointe du jour faifant le Nord du Compas , c'elt à dire le N^ NE du Monde , nous allions nous jetter fur une pointe qui nous reftoit à trois ou quatre lieues au N^NE , que nous primes pour celle de Vallena, pareeque nous en avions une autre à l'Eft. qui pouvoit être celle de Saint Marcel. Enfin nous remarquâmes trois ou quatre Iilots derrière nous au SSE , qui étoient apparemment ceux de l'entrée du Cbiloé , que les Efpagnols apellent Farellones de Carelmape , dont nous n'avions paf- qu'à une demie portée de canon pendant la nuit- qui fut fort noi-1 re. Surpris de nous voir fi près de terre , nous vînmes d'abord au Lof par un bon frais de OSO mêlé de quelques grains de pluye &: de grê- le 5 ainfi nous nous en éloignâmes

peu

de la Mer du Sud. jf

peu à peu , parceque la Côte court iùr le NNE. Le foir nous rele- vâmes encore une pointe au SEiE, à neuf ou dix lieues , & une au NEi N du Compas, environ huit lieues, qui étoit apparemment celle de la Galère , d'où commence à fe for- mer l'embouchure de la rivière de Baldivia. J'aurois bien fouhaité de voir ce Port , qui par les avances de la nature & les fortifications qu'on y a faites , eft le plus beau 8c le plus fort de toute la côte de la Mer du Sud ; mais comme ce n'eft pas une bonne relâche pour les Vaifleaux qui ont befoin de fe rafraîchir de vivres , pareequ'il n'y a point de vin , & peu de bled , nous ne pensâmes qu'à pourfuivre notre route pour la Con- ception.

Cependant pour fatisfaire ma cu- riofité , je cherchai un Plan de ce Port , que je joins ici au récit que m'en ont fait les Officiers de notre Marie , qui y relâcha deux jours après, comme je le dirai en fon lieu.

Defcription du Port de Baldivia.

A trois lieues vers l'Eft de la poin- Penche D z te YL

76 Relation du Voyage te de la Galère, dont je viens de par- ler, eft un Morne appelle MorroGon- zales, fur lequel eft une batterie : au NE^N de celui-ci eft le Morro Bo- nifacio. De ces deux Mornes com- mence l'embouchure de la rivière de Baldivk, qui peut avoir environ qua- tre lieues de large en cet endroit ; mais les deux côtes venant à fe rap- procher vers le S SE, ne forment plus qu'un Goulet d'environ demi lieue de large, dont l'entrée eft défendue par quatre Forts , deux de chaque côté , & particulièrement par le premier de bâbord , appelle Fart de Nieble , qu'il faut ranger de fort près pour éviter des bancs de fable qui s'avancent à tiers canal depuis le pied de Alargue qui eft celui de tribord. Si Ton veut enfui te mouiller au Port du Corral, on vient en arondi fiant fur tribord jufqn'au pied du Fort du même nom mouiller en quatre brafles d'eau -, l'on veut aller devant la Ville , c'eft à dire au lieu le plus près , on pafîe entre le Fort de Nieble éc celui de Manjera qui eft fur l'Ifle de Conftan- tino Ptrez, , en rangeant le côté du Sud d'une grande Me , derrière laquelle, en terre ferme , eft un Port com-

mo-

Tlaxtche VI.

de la Mer du Sud. 77 mode que l'on y débarque les mar- chandées fur un ponton fans le fe- cours des Chaloupes.

Depuis le Port du Corral les Cha- loupes ont un chemin la moitié plus court , par le Canal que forme cette grande Ifle & la terre de bâbord j les Navires n'y parlent pas ,- de crainte des bancs qu'il y a vers le milieu. En quelque endroit qu'on foit mouillé, on eft toujours en fureté de tous vents, parceque îa tenue y eft bonne, fur un fond de vafe dure , & qu'il n'y a point de mer , excepté auprès du Port du Corral en temps de Nord. On y fait par tout de l'eau commodément ; le bois y eft en abondance , non feule- ment pour le feu , mais encore pour la conftruéHon des Navires y le ter- rain y étant cultivé , eft très-fertile en grains ôc en légumes 5 les raifins à la vérité n'y meurifîent pas , mais on peut fuppléer au défaut de vin par le cidre , comme en quelques Provin- ces de France , car il y a une fi gran- de quantité de Pommiers qu'il s'en trouve de petites Forêts.

Les avantages de ce Port ont enga- les Efpagnols à faire plufîeurs Forts pour en défendre l'entrée aux Nations D 3 étran-

78 Relation du Voyage étrangères , parcequ'ils le regardent comme la clef de la Mer du Sud. Effectivement les Hollandois ont voulu s'y établir , pour s'affurer une retraite qui pût leur faciliter l'entrée dans cette mer. En 1643 ^s s'en rendirent maîtres, mais la difette , les maladies , & particulièrement la mort de leur General les ayant affoiblis , ils furent contraints de le retirer, & d'a- bandonner leur bagage & 30 pièces de canon , informez du fecours qu'en- voyoit le Marquis de Manfera , Vi- ce-Roy du Pérou. Artille- Aujourd'hui il y a plus de centpie- tie* ces de canon qui fe croifent à l'entrée, le Fort de Manfera en a 40 , celui de Nieble 30, celui de Margue 20, ôc celui du Corral 18 , la plupart de fonte. Garni- Pour ne pas laiffer ce Port dépour- *°n* vu , on y envoyé les Blancs du Pé- rou ôc du Chili , condamnez à. l'exil pour quelque crime, de forte quec'cft une efpece de Galère. on les oc- cupe aux Fortifications , &c aux be- foins de la garnilon qui n'eli. compo- fée que de ces fortes de gens , qu'on; fait Soldats fk Officiers, même peql dant le temps de leur punition. Le

Vi4

de la Mer du Sud, 79 Vice-Roy doit envoyer tous les ans 300000 ecuspour l'entretien des For- tifications 6c des Troupes -, on ap- pelle ce fecours le Real Situado , dans lequel font compris les vivres & les étoffes pour les habiller j quoique cet- te fomme ne foit pas exactement four- nie , le Prefident du Chili ne manque point tous les ans d'envoyer un bon fecours, dont les Gouverneurs profi- tent tellement , que ce pofte eit le plus recherché de toute la côte pour le revenu , quoiqu'il doive être deia-

; greable par la mauvaife compagnie qu'on y trouve , 6c fort ennuyant pen- dant près de fix mois de pluye conti-

nuelle, tous les hyvers.

Oeil aufîi de gens exilez que s'eft repeuplée la Ville qui porte le nom de fon Fondateur Pierre Baldivia de- puis que les Indiens ont ruiné le pre- mier établifîèment des Efpagnols. On y compte aujourd'hui environ

! deux mille âmes , elle eft fermée de murailles de terre , 6c défendue par douze pièces de canon de feize livres de balle , il y a une Paroiflè 6c une

i Maifon de Jefuites. Elle fut fondée en iffi dans une plaine élevée de qua- tre à cinq toifes fur le niveau de la mer. D 4 Près

8o Relation du Voyage Près de étoit une Forterefle pour tenir en bride les Indiens': mais ces Peuples laflbz du Gouvernement ty- rannique des Efpagnols , qui les fai- foient travailler aux Mines d'or qui y font très-abondantes , exigeant d'eux la valeur de if à 30 écus par jour pour chaque homme , fecouerent enfin cet horriMe joug, tuèrent Baldivia, fui- vant le Père Ovalle , d'un coup de mafle & félon la tradition du pai's , ils lui jetterent de l'or fondu dans la bou- che , lui difant : Rajfafie toi donc de cet or. dont tu avois fi grand' foif; après quoi ils raferent la Forterefle & faccage- rent la Ville.

Aujourd'hui elle efl rebâtie un peu plus avant dans la terre fur le bord de la rivière.

L'on a fait à fept lieues de vers le NNE, un Fortfur une éminenceap- pellée las Cruces , il y a deux pie- ces de canon de fîx livres de balle , ôt vingt hommes degarnifon, pour em- pêcher les incurfions des Indiens des environs qui ne font pas fubjuguez. Mais c'ert allez parlé d'un endroit que je ne connois que fur le rapport d'au- trui , revenons à notre Voyage.

De crainte que les vents ne nous

abba-

de la Mer du Sud. Si abbatiffent fur la côte de Baldive, nous fviflons toujours route pour nous en éloigner , & avec raifon , car ils vinrent1 de l'OSO au NNO, fi fort, que nous ne pouvions porter que les baffes voiles. JJn intervalle de cal- ;me leur fit reprendre de nouvelles for- Ices au NO , de forte que nous fûmes contraints de mettre à cape ; de la ils changèrent à ONO bon frais , avec des grains & des éclairs.

Le i f Juin ils varièrent du O S O au S petit frais & calme,

Le i6 nous eûmes connoirTànce de Meck terre vers l'Eu: environ 1 2. lieues , Sainte quelques heures après nous reconnu' mes l'Ifîe de Sainte Marie, qui efr. baffe &prefque plane, elle peut avoir environ \ de lieue du Nord au Sud.

Du côté du SO en: un petit Mot,- 6c à O N O un Brifant qu'on voit de loin. On tlit que du côté du NE el- le a un banc dangereux , & un autre au NO qui s'allonge prés d'une 'demie lieue j c'eft pourquoi on ne s'avife gue^ res de profiter des mouillages qui font au Nord Ôt au Sud d'une pointe qu'el- le a du côté déterre, foitaum* parce^ qu'il y a peu d'eau 1

Apréi avoir dépaffé Sainte Marie 3 D f nous

Marie.

Recon- noiflan- ces de la Concep- tion.

Voyez Planche Vil

Si Relation du Voyage nous ne tardâmes gueres à voir les Mamelles de Biobio qui en font éloi- gnées de dix lieues au NE. Ce font deux montagnes contigues de hau- teur &: de rondeur , prefque unifor- mes comme deux mamelles , fi re- connoifîables , qu'il eft impofîible de s'y tromper. La nuit nous ayant pri?, nous mîmes en pane environ à quatre lieues à OSO de , & le lendemain nous nous trouvâmes précifément au même endroit 5 ce qui nous fit con- noître qu'il n'y avoit ni courant ni marée.

A midi nous prîmes hauteur à O^ SO des Mamelles , & nous obfervâ- mes 36d 4f ' de latitude , qui eft leur jufte pofition eu égard à 1 1*1 de varia- tion NE. Voici comment elles pa- roiflbient à F Eft , ce font ici de ces fortes de vues de terre qui changent peu, quoique vues de dinéïens airs de vent.

Aflurez du lieu nous étions par des marques fi fenfibles , nous fîmes route pour entrer dans le Port de la Conception, reconnoifîàblepar FIfle de Quiriquine^ à deux lieues au Nord des Mamelles : Cette Ifle eft un peu- plus balle que la terre ferme , avec la-

quel-

de la Mer du Sud. #3

quelle elle forme deux palîagcs , ce- lui du O S O n'eit gueres praticable pour les grands Vailîéaux , quoiqu'en cas de befoin on puifîe y pâfler 5 mais à moins que de le bien connoître , il eft dangereux de fe hazarder parmi une haye de pierres qui s'avance beau- coup vers le milieu.

Comme le pafTage du NE eft lar- ge de demie lieue , & fans aucun dan- ger, nous entrâmes dans la Baye de nuit , & fort à propos , car les vents du N O ayant fuite à ENE, nous auroient empêché de doubler Pille une demi heure plus tard -, nous mouil- lâmes à if brafTes d'eau fond de vafe noire molle , au Sud de la poin- te de la Heradura de terre ferme , & au S E i S de celle de la Quiiïquine qui forme l'entrée avec celle que jsr viens de nommer,

D 6 S F.^

Relation »u Voyage

SECONDE PARTIE.

Qui contient les Voyages aux Co- tes du Chili & du Terou.

LE lendemain 18 de Juin , après avoir envoyé' le Canot reconnoî- tre s'il y avoit des Navires mouillez à Talcaguana , ce qu'une brume épaif- fe nous empêchoit de voir , nous le- vâmes l'anchre pour y aller , nous faluâmes la Ville de fept coups de ca- non, ôc à Ion ordinaire elle ne nous en rendit aucun : cependant comme nous pouvions toujours à petite voile , la fonde à la main , vers notre Canot , qui après avoir reconnu les Navires mouillez , s'étoit pofté avec fignal d'amis pour nous appeller en mauvais mouillage, nous fûmes fort furprisde ne trouver que trois braffes d'eau, en- fuite un peu moins j enfin le fond ayant augmenté , nous vînmes affourcher N & S à quatre bralîes 6c demie d'eau fond de vafe comme ci-devant, ayant deux petits Caps de la Prefqu'Ifle de Talcaguana au N £ N O , ali- gnez

de la Mer du Sud. S'y gnez l'un par l'autre , & l'anfe des trois Pucelles au NO.

Plus au Sud étoient mouillez deux Navires François en relâche pour al- ler faire leur vente à la Côte , l'un étoit de Marfeille appelle la Maria ne, commandé par le Sieur Pijfon de Vil- le-franche au Comté de Nice^ ôv l'au- tre appelle la Concorde t commandé par le Sieur Pradet Daniel de Saint -Ma- lo, détaché de FEfcadre de Mr. Du- gai qui l'avoit envoyé chargé des dé- pouilles de Rio Janeiro.

Pendant que nous étions occupez à Bafle apprendre des nouvelles , & que cha- dans la cun de nous fe réjouïfîbit de fe voir j3*^ ^e enfin au Port après une longue na- cep^g"." vigation , la mer que le vent de Nord avoir fait monter bien haut , fe retira fi bas que nous touchâmes du talon ; alors nous reconnûmes que nous étions fur la queue d'une baffe qui s'étoit dé- couverte au NNE,à la diftance d'en- viron une cablure. Aufîî- tôt on al- longea des touées au Sud pour nous mettre à flot , l'intérêt commun anir moit tout le monde à y travailler avec feu , ÔC aiant enfin trouvé cinq braf- fes de profondeur au bas de l'eau fous le Navire, nous affourehâmes NNE D 7 &

8(5 Relation du Voyage & SSO , avec beaucoup de peine , car outre la refîftance des anchres en- vafées qu'on ne levoit qu'avec une force infinie, nous fouffrions encore l'incommodité d'une pluye à veiTe.

Defcription de la Baye de la Concep- tion.

On voit par le récit de cette avan- tiue qu'il faut prendre des marques pour mouiller dans la Baye de la Con- ception , quoique belle Se grande d'en- viron deux lieues de l'Eft à l'Oued, & de trois du N au Sud. Il n'y a que deux bons mouillages en Hyver pour être à l'abri des vents de Nord qui font violens 8c fort a craindre pendant cinq mois de l'année -, l'un elt à la pointe du Sud de la Qiiiriquine en dix ou douze brades d'eau à une ca- blure de terre 5 celui-ci quoique très^ bon , 8c l'on eft à l'abri de ces vents, n'eft guère fréquenté pour être trop éloigné de la Ville 8c de Terre- ferme.

L'autre eft dans le fond de la Baye auprès du Village de Talcaguana , à cinq ou lîx brades d'eau fond de vafe noire 8c molle. Pour venir à celui- ci

n i v cite vn.

de la Mer du Sud. Sj ci il faut fe défier de la queue de la balle dont je viens de parler, qui s'a- longc environ un quart de lieue à l'E SE, de ce qu'il en découvre de balle mer , l'on ne trouve que trois brallcs d'eau. Pour l'éviter il faut en approchant de la Terre de tribord , te- nir un petit Cap bas & coupé au fond de la Baye, ouvert par une petite Mon- tagne de même hauteur un peu plus avancée dans la terre, c'eft-à-dire le Cap de l'Eftero de Talcaguana , par Marques la partie del'Oueftde la Colline d'Ef- pourévi- pinofaj & li en même temps on tient ^Fe* la pointe du Sud de la Quiriquine d'a- lignement avec la partie de POuefbde cette Me , on en: précifement au bout de la queue , enfuite on s'approche des maifons de Talcaguana , jufqu à ce qu'ayant fermé la Quiriquine par la pointe de la Heradura , on trouve Bon cinq ou fept braffes d'eau , alors on mouilla- peut mouiller à l'abri des Nords. Il ^e" faut encore prendre garde de ne pas trop s'aprocher de Talcaguana , de peur d'une baffe qui eft à demi cablu- re de terre, cet endroit eft le feuloii l'on foit en fureté dans le temps que régnent les vents de Nord 5 mais en Eté on peut mouiller devant la Ville

au

S8 Relation du Voyage au NO du Château, ou ce qui eit k même chofe au SE, de la pointe du Sud de la Quiriquine, en la fermant par le Cap du large de Talcaguana , ou au devant l'Irequin à un bon quart de lieue de terre , de peur des bancs de rochers. Par tout il y a commo- dité d'eau douce ôc de bois à feu , & même pour la conftruébon des Navi- res j les Chaloupes mettent à terre facilement en Eté ; en Hyver c'eii toute autre chofe.

Le lendemain de notre arrivée on envoya le fécond Capitaine faluerl'O/- dor , & demander la permifhon de fai- re les vivres dont nous avions befoin, ce qui fut accordé fur le champ , de forte que deux jours après nous éta- blîmes un magazin en Ville, & nous mîmes à Talcaguana cinq ou fîx Ma- telots tachez du fcorbut qui furent rétablis en peu de temps. Ain fi dans notre traverfée qui dura cinq mois jour pour jour, nous ne perdîmes pas un homme , & n'eûmes prcfque pas de malades : il eft vrai qu'il étoit temps d'arriver , plusieurs languifîbient , & nous manquions de bois à feu > mais nous trouvâmes bien-tôt de quoi nous munir de tout ce qui nous manquoit.

La

Planche VIII.

l'ite ce f?enco

J>c jr.i VJJZ& g>£ X-i eou\rcEPïioy\

yçituge a. Ix. Cote du C/iUt par j jifc?£y Js^itUude .lustrai»

de la Mer du Sud. 8p

La Conception eft fans contredit la. meilleure relâche de la Côte pour les befoins d'un Navire, tk, pour la qua- lité des vivres qu'on y prend ; &c quoi- que la Ville ne foit proprement qu'un bon Village , on y trouve des Com- pagnies allez agréables pour fe délaf- fer de l'ennui que l'on a dans un Vaif- feau, d'être toujours avec les mêmes perfonnes.

Description de la Ville de Penco.

La Ville de la Conception , autrement Penco , du nom du lieu en Indien * :, * Pe» je ïft fituée à la Côte du Chili fur le ^^ oord de la mer au fond d'une rade du ga fan^ même nom du côté de l'Eft par 3<5d tion. A p.'- y$' de latitude Auftrale, & peut- !tre par jfd 32/ 30'' de longitude Oc- cidentale ou différence du Méridien le Paris , fuivant Pobfervation du P, 7euillée.

Elle fut fondée en l'année iffo. par |?ierre Baldivia Conquérant du Chili, iprès avoir fubjugué les Indiens des environs : il y fit une ForterefTe pour Sa fon- 'aiTûrer une retraite contre eux j mais aUon* :e General ayant été tué, comme je 'ai dit, Latitaro Chef des Indiens sren

ren-

po Relation du Voyage rendit Maître , &C enfuite Caupolican la détruifit entièrement. Un fecours ! venu de Santiago y rétablit les Efpa- gnols, mais Lautaro les enchaiîaune féconde fois , enfin le Vice-Roi du Pérou ayant nommé fon fils Garcia Hurtado de Mt n do ça pour Gouverneur du Chili à la place de Baldivia , l'en- j voya par mer avec un fecours de mon- de 5 celui-ci fous prétexte de venir fai- re la paix s'empara fans peine de l'Ifle ! de la Qiviriquine, d'où il envoya du monde pour bâtir une Fortere/fe fur le haut des montagnes de la Concep- | 1 . tion , il mit huit pièces de ca- non.

Aujourd'hui il n'y a plus de verti- ges d'aucun Fort , la Ville eft ouver- te de tous cotez , 6c commandée par cinq hauteurs , dont celle de lTIermi- ; tage s'avance prefque au milieu 6c la ! découvre entièrement ) on n'y voit pour toute défenfe qu'une batterie à Barbette fur le bord de la mer , qui Sa fbrti- ne flanque que le mouillage de devant fication. \.x y{\\e qU[ eft £ un Don quart de lieue

au NO -, mais outre qu'elle n'eit pas grande n'ayant que trente-cinq toifes de long & fept de large , elle eft en affez mauvais état 3 la moitié fins pla- te-

de la Mer du Sud. pi

te-forme & peu folidcment bâtie de moilon.

Les canons n'y font pas en meilleur Artilie- état , on y en voit neuf de fonte de ne* calibres bâtards de 23 à 17 livres de balle, c'eft-à-dire de 24 à 18 d'Efpa- gne , dont il y en a quatre de mon- tez fur de mauvais affûts: les plus grandes pièces ont 1 3 j pieds de long, 71 pieds de bourrelet de la volée aux tourillons , & y pieds p pouces du tourillon au bouton 3 toutes ces pie- ces ont les lumières tellement évafées qu'on a été obligé d'y mettre dès grains de fer : elles font de la fonde- rie de Lima 161 8, & 16*21.

A l'entrée de la Cour du Palais ou Maifon de YOidor qui tient ordinaire- ment la place de Gouverneur , on en a monté deux de quatre livres de bal- le auprès du Corps de Garde qui fait l'aîle gauche de cette Cour. Ce peu de forces en Fortifications n'efl point remplacé par celle d'hommes éc de bons Commandans,.

Le Maefe de Campo effc un Officier Gouver-

ceneral pour tout ce qui eft de la "^ient 9^ ,r , ,r.|, } a j- Militaire

Guerre hors la Ville -, c eit ordinaire- ment un Bourgeois fans expérience que lePrefident du Chili nomme pour

trois

ci Relation du Voyage trois ans : après lui eft un Lieutenant General du Prefîdent , un Sergent Major ôc des Capitaines. Les Trou- pes qu'il commande ne font pas nom- breulès, a ne compter que les Blancs elles ne peuvent faire qu'un Corps de deux mille hommes mal armez , tant de la Ville que des environs, dont il y a deux Compagnies d'Infanterie, le relie eft tout de Cavalerie -, les uns & les autres étoient à la folde du Roi 3 qui envoyoit un Situado pour entrete- nir 35*00 hommes , tant pour la de- fenfe de la Ville , que des Poftes avan- cez ou Garnifons qu'ils appellent Pre- fidîQi ; mais depuis 14 ans cette paye a manqué Se tout y eft en defordre , pareeque les Soldats ont été obligez de fe difperfer çà & pour chercher à vivre , de forte que les Indiens vouloient fe révolter , ils trouveraient les Efpagnols fans defenfe & endormis fur ce qu'ils ont la paix avec eux. Ils Poftes ont néanmoins plufieurs petits Forts avancez, ou Retranchemens de terre ils ont quelques pièces de canon , & quelques Milices ôc Indiens amis , qui font la garde quand ils veulent.

Le plus avancé de tous ces Poftes eft celui de Puren , qui eft iy lieues

au

de la Mer du Sud. pj

au de-là de la Rivière de Biobio : un peu plus en dedans eft celui del-Nafti- mJento , & vers la Côte Arauco > dont les murailles font prefque toutes abat- tues. Dans celui-ci , il y a fix pièces de canon de douze livres de balle, & quatre pièces de quatre , toutes fans affûts i enluite le long de la Rivière font ceux de S. Pedro , qui en: au-de- çà de Biobio à trois lieues de la Con- ception ; plus haut efb Talqucmahuiday San Cbrifîoval) Sta.Juanay ïkTumbel. Ceux de Boroa, Coloe , Repocwa , la Impérial & Tncapel , font détruits 6v abandonnez , 6c ne fubfiitent plus que dans nos Cartes depuis près de cent ans.

Les Efpagnols négligent mal à pro- pos les défenfes qu'ils pourraient avoir contre les foûlevemens des Indiens dont ils ont fouvent éprouvé les for- ces, & qui ne cherchent que l'occa- fion de les détruire , quelque appa- rence de paix qu'il y ait entre eux.

Ce font les incuriions de ces Peu- Gouver- ples qui ont fait tranfporter à Santia- "em^nt go la Chancellerie Royale qui avoit été établie à la Conception en if6j. A prefent depuis Philippe V. on n'y tient plus qu'un Oidor, c'eft-à-dire

un

94 Relation du Voyage un des Chefs de l'Audience qui fait la fonction de Gouverneur ou Corregidor & de Chef de la Juftice dont le Corps s'appelle Cavildo -, il eft compofé de fîx Regidores , deux Alcaldes, qui font comme les Chefs de Police , un En- feigne ou Alferes Royal , un Sergent ou Alguacil mayor & un Dépofitaire gênerai > toutes ces Charges font é- lectives & ne durent qu'un an. Leur habit décent eft en noir avec la Go- lille^ le Manteau Se l'Epée à la mo- de d'Efpagne. Gouver- Les mêmes incurfions des Indiens nement qU{ ont fajt £ter de la Conception le fiatfiqûe Tribunal de la Chancellerie Royale , y ont tranfporté le Siège Epifcopal qu'on y voit aujourd'hui : depuis qu'ils fe font rendus Maîtres de la Ville de la Tmpertali il avoit été établi, l'E- vêque s'eft retiré à la Conception. Son Diocèfe s'étend depuis la Riviè- re de Maule , qui fert de bornes à ce- lui de Santiago jufques au Cbiloe* qui eft la Province la plus Sud habitée par des Efpagnols 6c des Indiens Chré- tiens ; il eft Suffragant de l'Archevê- ché de Lima,fon Chapitre n'eft com- pofé que de deux Chanoines & de quelques Prêtres.

Le

de la Mer du Sud. Pf Le peu de bons Sujets qui fe pre- fentent à la Prêtrifc , l'obligent d'or- donner ceux qui n'ont feulement qu'une légère teinture de Grammai- re, Se même fi peu qu'on en ^>it qui lavent à peine lire le MifTel ; on peut juger fi des Parleurs fi peu éclairez font capables de conduire les ouailles , 6c par confequent de quelle manière font inilruits les Indiens à qui les Efpa- gnols font obligez d'enfeigner la Re- ligion lorfqu'ils font à leur fervice.

Les Moines, fi j'en excepte lesje- fuites , font encore moins éclairez que le Clergé, Se fort adonnez au liberti- nage, que la trop grande vénération que les gens du Pais ont pour leur ha- bit facilite beaucoup. Je puis rap- porter ici un fragment du Sermon qui fût fait chez les Dominiquains le jour de la Fête de leur Patriarche , pen- dant que nous étions en relâche à Tal- caguane : Le Moine qui en faifoit l'éloge s'étendit beaucoup fur l'ami- tié de Saint Dominique Se de Saint François qu'il comparoit à Adonis Se à Cupidon , enfuite il avoua contre fes intérêts que Saint François étoit le plus grand Saint du Paradis ; qu'à fon arrivée dans ce Séjour bienheu- reux,

p6 Relation du Voyage reux , la Vierge ne trouvant point de place digne de lui , fe retira un peu de la fienne pour lui en faire une entre elle ôc le Père Eternel -, que Saint Domi^que arrivant au Ciel , Saint François fon ami & fidèle témoin de fa fainteté dans le Monde, voulut par humilité lui donner la moitié de fa place j mais la Vierge à ces offres ju- gea que Saint Dominique étoit un grand Saint , 6c ne voulut pas fouf- frir qu'il partageât la place de fon a- mi : elle fe retira encore un peu pour lui en faire une toute entière j de for- te que ces deux Saints aujourd'hui font aflîs entre elle & le Père Eter- nel. Qu'on ne croye pas ici que j'aye fabriqué ce Difcours pour me diver- tir , il eft des témoins de trois Vaif- feaux qui peuvent en afîurer la véri- té. Quelle imprefîion doit faire pa- reil Difcours dans l'efprit des Peuples êc particulièrement des Indiens -, fans doute qu'ils regarderont les Apôtres comme de petits fujets auprès de Dieu , en comparaifon de ces deux Fondateurs d'Ordres -, car ces Peuples en fait de Religion font d'un efprit fort épais.

DES

de la Mer du Sud. 97

T>ES INDIENS T>V CHILI.

AUx environs de la Conception il n'y a gueres d'Indiens qui foient véritablement Chrétiens , que ceux qui font fubjuguez 6c au fervice des Efpagnols , encore a-t-on lieu de douter qu'ils le foient autrement que par le Baptême , 6c qu'ils foient inf- truits des points eflentiels de la Reli- gion : Ce qu'il y a de vrai , c'eft qu'on les voit pouffer le culte des Images bien près de l'idolâtrie , ils les pren- nent tellement en affection , qu'ils leur portent fouvent à boire 6c à manger, ne jugeant des chofes que par ce qui frape les fens , tant ils ont de peine à concevoir qu'il efl dans les hommes une ame qui peut être feparée du corps. Si l'on n'a pas foin de leur faire en- tendre qu'en jouïfîant de la Béatitu- de , les Saints voyent en Dieu ce qui fe parle ici bas , qu'ainû" entendant les prières qu'on leur adrefîe , ils inter-

itl cèdent pour nous, 6c que leurs Ima- ges ne font que des fignes employez pour nous retracer leurs actions ; on

)£S| Tome I. E ne

p8 Relation du Voyage ne doit pas trouver étrange qu'ils leur portent à boire & à manger, puilque les voyant chargez d'habits magnifi- ques , & encenfez par les Efpagnols , ils s'imaginent qu'il leur faut encore des alimens pour les nourrir, 6c que la fumée de l'encens ne fuffit pas pour les repaître.

Les Indiens de la frontière, fur-tout le long de la Côte , paroiffent allez portez à embraffer notre Religion, fi elle ne defendoit pas la polygamie & l'yvrognerie > il y en a même quel- ques-uns qui fe font baptiier,mais ils ne peuvent fe faire violence fur ces deux articles. L'Evêque de la Con- ception , Houv wf.ifes Montero , faifant la vifite de fon Diocèfe en 171 2. fut attendu au-delà de la rivière de Bio- bio par plus de quatre cens Indiens, qui s'étant imaginez qu'il venoit pour leur ôter leurs femmes , vouloient abfolu- ment l'égorger. Il n'eut rien de plus preffé pour- fe tirer d'affaire que de ta- cher de les deiabufer , &c les affiner qu'il ne vouloit leur faire aucune vio- lence. Je me fuis informé avec foin de leur Religion , & j'ai appris qu'ils n'en avoient aucune. Un Jefuite de bonni foi , Procureur des |vliiîions que le Roi

d'Ef-

de la Mer du Sud. 99

pagne entretient au Chili , m'afîura qu'ils étoient de vrais Athées , qu'ils n'adoroient rien du tout, 8c fe mo- quoient de tout ce qu'on pouvoit leur dire là-defîus -, qu'en un mot leurs Pères n'y faifoient aucun progrès : ce qui ne convient pas avec les Lettres édifiantes des Millionnaires, Tome 8. l'on dit qu'ils font beaucoup de converfîons à Nahuelhuapi par les 4id, à fo lieues de la mer, chez les Puel- ches & lesPoyas [en 1704.] Néan- moins ils pénètrent jufques bien près du Détroit de Magellan, & vivent a- vec eux (ans qu'ils leur faffent aucun mal ; au contrai re ces Peuples ont une efpece de vénération pour eux : mais ils pourront dans la fuite faire quelque fruit , pareequ'ils demandent aux prin- cipaux Caciques leurs fils ainez pour les inltruire. Ils en élèvent un certain nombre dans leur Collège de Chdlan^ dont le Roi doit payer la penfion > Se quand ils font grands ils les renvoyent à leurs parens , initiants de la Religion, & élevez dans les Lettres Efpagnolesj de forte qu'il s'en trouve aujourd'hui chez eux qui font Chrétiens , ôc fe con- tentent d'une femme. Une marque que les Indiens du Chi- E i li

ioo Relation du Voyage li n'ont aucune Religion, c'eft qu'on n'a jamais trouvé chez eux ni Tem- ples, ni veitiges d'Idoles qu'ils ayent adorez , comme on en voit encore au- jourd'hui en plufieurs endroits du Pé- rou, particulièrement au Cufco , l'on voit encore le Tem y le du Soleil: & s'il y a chez eux quelque apparen- ce de fortilege , ce n'eu: autre chofe que l'ufagedupoifon, dont ils fe Ter- vent fort fouvent. Au refte il s'en trouve qui croyent une autre vie, pour laquelle on met à ceux qui meurent de quoi boire , manger & s'habiller dans le tombeau. Les Curez Efpa- gnols n'ont pas aboli cette cérémonie parmi ceux qui font Chrétiens ; com- me elle leur tourne à compte, ils tien- nent la place du défunt , ainfi qu'on l'a vu à Talcaguana.

Les femmes de ceux qui ne font pas Chrétiens, demeurent pendant plu- fieurs jours fur le tombeau de leurs maris à leur faire la cuifine , à leur jetter fur le corps de la Chic h a qui eft leur boilfon , & leur accommodent leurs bagages comme pour faire un voyage de longue durée. Il ne faut pas croire pour cela qu'ils ayent une idée de la fpiritualité de l'ame ni de

fon

de la Mer du Su p." ioî

fon immortalité , ils la regardent comme quelque chofe de corporel qui doit aller au - delà des Mers dans des lieux de plaiMrs , ils regorge- ront de viandes & de boirions ; qu'ils y auront plu Meurs femmes qui ne fe- ront point d'enfans , qui feront occu- pées à leur faire de bonne Chicha, à les fcrvir, &c.

Mais ils ne croyent cela que très- confufément , & pluMeurs le regar- dent comme une imagination qu'ils fe font forgez. Quelques Efpagnols s'imaginent que cette idée leur elt ve- nue par une corruption de la doctrine que S. Thomas avoit enfeignée de l'autre côté de la Cordillère ; mais les raifons fur lefquelles ils fe fondent pour dire que cet Apôtre & S. Bar- thelemi font venus dans cette Provin- ce, font M pitoyables , qu'elles ne méritent pas qu'on les rapporte.

Les Indiens du Chili n'ont parmi Leur eux ni Rois ni Souverains qui leur Gouvcr- prefcrivent des loix : chaque chef de nement> famille étoit maître chez lui -, mais comme ces familles ont augmenté , ces chefs font devenus les Seigneurs de pluMeurs vafTaux qui leur obé'nTent fans leur payer aucun tribut , les Ef- E 3 pa-

loi Relation du Voyage pagnols les appellent Caciques. Tou- tes leurs prérogatives confiftcnt à commander en temps de guerre , ôc à rendre la juitice, ils fuccedent à cet- te dignité par droit d'aîncffe , & cha- cun d'eux eft indépendant de qui que ce Toit , & maître abfolu dans l'on do- maine. Je ne parle pas feulement de ceux qui font braves , c'eft- à-dire in- ■domptez , mais encore de ceux que l'on appelle de ReduSlion ; car quoi- que par un Traité de Paix ils ayent bien voulu reconnoître le Roi d'Ef- pagne pour leur Roi , ils ne font obli- gez de lui payer d'autre tribut qu'un fecours d'hommes pour rétablir fes Fortifications, & fe défendre contre les autres Indiens. On fait mon- ter le nombre de ceux-ci à 14 ou 15*00. Servira- \\ n'en eft pas de même de ceux fb c^1 ^ont fabjuguez 5 qu'on appelle

guez. Tanaconas , ceux-là font tributaires du Roi d'Efpagne , à qui ils doivent cha- cun la valeur de dix piaftres par an , en argent ou denrées , & font encore employez au fervice des familles Ef- pagnoles à qui Sa Majefté Catholi- que accorde ou pour recompenfe de leurs belles actions ou bon fervice, ou

pour

de la Mer du Sud. 105 pour de l'argent , un nombre d'In- diens qui font obligez de fervir com- me Valets, 6c non pas comme Efcla- ves} car outre la nourriture, on doit leur payer trente écus par an , 6c s'ils ne veulent pas fervir, ils en font quit- tes en donnant dix écus à leur maître, ce qui s'appelle une Commander ie. Leur âge de fervice efb depuis 16 jufqu'àyo ans 5 au- defliis & au - deflbus ils font libres de le faire. Outre les Indiens Encomendo os , les Efpagnols , du Chi- li feulement , en ont à Jeur fervice qui font Efclaves achetez' «des Indiens li- bres , qui leur vendent volontaire- ment leurs enfans pour du vin , pour des armes, pour la clincailleriey êcc. Comme c'eft un abus toléré contre les Ordonnances du Roi d'Efpagne, ils ne font pas efclaves comme les noirs ; ceux qui les achètent ne les peuvent revendre qu'en cachette , Ôc avec le contentement de l'Efclave, qui peut avec une lettre d'Amparo , c'eft-à-dire de protection , redemander fi liber- té. Pour cet effet il y a dans chaque Ville, 6c dans l'Audience de Santia- go , un Protecteur des Indiens à qui ils ont recours.

C'eft auffi par la raifon de toleran- E 4 ce,

ro4 Relation du Voyage

ce , que les enfans des Efclaves ne fuivent pas le fort du ventre , comme il efl porté par les Inftituts de Jufti- nien , lorfqu'ils font d'un père Enco- mendero , c'efl-à-dire Valet de Com- manderie, parceque ce dernier étant permis , les avantages lui doivent tomber préferablement à l'autre j le mélange du iang Efpagnol affranchit ceux que le père veut bien reconnoî- * Fils tre, & donne droit aux Mejîices * de d'un porter du linge.

d'une In- ^our ^av°ir ^'ou yient cette efpece dicnne. d'efcîavage , iMaut remonter à la con- quête du Pérou. Les particuliers qui en font les premiers auteurs, dévoient par leur convention avec le Roi d'Ef- pagne , avoir les Indiens pour efcla- ves pendant toute leur vie , après la- quelle ils tomberaient aux ainez des familles, ou à leurs femmes , en cas qu'ils mouruffent fans enfans. Il y a- voit en cela quelque apparence dejuf- tice , non feulement pour les récom- penfer de leurs peines êc de leur bra- voure , mais encore parcequ'ils avoient entrepris 6c pourfuivi cette guerre à leurs propres frais. Néanmoins com- me ils trairaient inhumainement leurs Efclaves , quelques gens de bien tou- chez

de la Mer du Sud. loy chez de compaiîion pour ces pauvres malheureux , reprefenterent vivement à la Cour d'Efpagne, qu'ils les mal- traitoient, non feulement par des im- positions excefîives , mais encore qu'ils en venoient aux dernières cruautez fur leurs perfonnes , jufqu'à les tuer.

On fit attention à ce defordre, & pour y remédier l'Empereur envoya au Charle- Pcrou en If42.. Blafco IS'un.z, de Ve- Quint la en qualité de Vice-Roi , avec or- ?^T dre de faire décharger les Indiens des r0j ^'Ef- impofîtions qu'on leur mettoit , & pagne. leur rendre la liberté ; mais comme la principale richefle des Colonies con- fîfte dans le grand nombre d'Efcla- ves , particulièrement parmi les Ef- pagnols qui ne daigneroient travail- ler de la main, la plupart refuferent d'obeïr à des ordres qui leur parurent trop feveres , & dont l'exécution les auroit réduit en quelque façon à la mendicité ; ils ne voulurent donc point reconnoître le nouveau Vice-Roi, ce qui caufa ces grandes guerres civiles que l'on voit tout au long chez Za- rate.

Enfin , pour trouver un adoucir- ent à l'efclavage des Indiens & ne E f pas

io<5 Relation du Voyage pas ruiner les Efpagnols, le Roi s'em- para de ceux dont les Maîtres mou- roient , 6c il les a donnez dans la fuite à fes Officiers & à plufieurs au- tres, aux conditions queje viens d'ex- pliquer.

Cette fervitude de Commanderie a été la caufe des cruelles guerres que les Efpagnols ont eu avec les Indiens, ils vouloient bien reconnoître le Roi d'Efpagne pour leur Souverain ; mais comme gens de bon fens ils vouloient conferver leur liberté , & ce n'a été qu'à ces conditions que s'efr. faite la dernière Paix il y a zy ou 30 ans : car quoique ces Peuples nous paroif- fent fauvages, ils favent très-bien s'accorder fur les intérêts communs. Ils s'afTemblent avec les plus anciens, & ceux qui ont de l'expérience 5 & s'il s'agit d'une affaire de guerre , ils ehoififîènt fans partialité un General d'un mérite & d'une valeur connue , êc lui obéïiTent exactement -, c'eft par leur bonne conduite & leur bravoure qu'ils ont empêché autrefois VTngadu lilîî Pérou d'entrer chez eux , & qu'ils ont p: arrêté les Conquêtes des Efpagnols qu'ils ont borné à la rivière de Biobio èç aux montagnes de h Cordillère.

Les

de la Mer du Sud. 107

Les formalitez de leurs afiemblées Aflem-

font de porter dans une belle Campa- ^lé,es des 1 ,., , -rn- ,* Indiens»

gne , qu ils choifiiient pour cela ,

beaucoup de boiflbnj & quand ils ont commencé à boire , le plus ancien , ou celui qui par quelqu'autre titre doit haranguer les autres , prend la parole pour expofer ce dont il s'agit, & dit ion fentiment avec beaucoup de force ; car on dit qu'ils font natu- rellement Eloquens ; après quoi la pluralité des voix fait la délibération ; on la public au fon du tambour , on donne trois jours pour y penfer3 & fi dans ce temps on n'y trouve point d'in- convenient,on exécute infailliblement le projet 5 après avoir confirmé la refo- lution & pris des moyens pour y réiifiir. Ces moyens fe réduifent à bien peu de ebofe ; car les Caciques ne four- niflent rien à leurs fujets pour faire la guerre, ils ne font que les avertir, ôc chacun apporte avec foi un petit fie de farine d'Orge ou de Mays , qu'ils détrempent avec de l'eau & nour- rifient avec cela pendant plufieurs ours. Chacun d'eux a aufii fon che- nal & fes armes toujours prêtes , de brte qu'en un inftant , ils font une \rmée fans aucuns frais 5 &; de peur E 6 d'ê-

io8 Relation du Voyage

d'être furpris, dans chaque Cad quat fur la plus haute éminence , il y a * toujours une trompe faite de corne de beuf , de manière qu'on peut l'en- tendre de deux lieues à la ronde ; d'a- bord qu'il leur furvient quelque affai- re , le Cacique envoyé fonner cette trompe 9 & chacun fait de quoi il s'a- git pour fe rendre à fon polie.

Notre pauvreté , „difoient lesScy- thés à Alexandre , fera toujours plus agile que ton Armée chargée des 5, dépouilles de tant de Nations , & quand tu nous penferas bien 5, loin , tu nous verras à tes trouffes , car c'en: avec la même viteffe que nous pourfuivons & que nous fuïons nos ennemis. Leurs Leurs armes ordinaires font des pi- armes, ques & des lances qu'ils jettent avec u- ne adreffe extrême j plufleurs ont des hallebardes qu'ils ont prifes aux Efpa- gnols , ils ont aufîi des haches Se des fi- bres qu'ils- achètent d'eux, en quoi ceux - manquent de politique ; car il efl à craindre qu'un jour ils ne foient fouettez de leurs propres ver- ges. Ils fe fervent aufîî, mais plus ra-| rement, de dards, de flèches, de maf- fues , de frondes ôc de laqs de cuir ,

qu'ils

de la Mer du Sud. ioo qu'ils manient fi adroitement , qu'ils enlacent un cheval à la courfe par tel- te partie qu'ils veulent. Ceux qui ^iacer manquent de fer pour les flèches fe fervent d'un bois* qui étant durci au feu , ne le cède guéres à l'acier. A force de faire la guerre aux Efpagnols ils ont gagné des cuiraffes & toute l'armure , & ceux qui n'en ont pas s'en font de cuir cru qui refiftent à l'épée, & ont cet avantage fur les au- tres, qu'elles font légères & peu em- baraflantes dans le combat -, au refte, ils n'ont point d'armes uniformes, chacun fe fert à fon gré de celles qu'il manie le mieux.

Leur manière de combattre efl de former des efcadrons par files de 80 ou 100 hommes armez les uns de pi- ques , êc les autres de flèches entre- mêlez j quand les premiers font for- cez ils fe fuccedent les uns aux au- tres fi vite, qu'il ne paroît pas qu'ils ayent été rompus. Ils ont toujours foin de s'afîurer une retraite auprès des Lacs ou des Marais ils font plus en fureté que dans la meilleure ForterefTe. Ils marchent au combat avec beaucoup de fierté au fon de leur tambour, avec des armes peintes , la E 7 tête

iro Relation du Voyage tête ornée de panaches de plumes; & avant que de donner bataille le General fait ordinairement une ha- rangue , après quoi ils frappent tous des pieds , & jettent des cris épou- ventables pour s'encourager au com- bat.

Quand ils font obligez de fe forti- fier ils font des palifîades , ou fe re- tranchent feulement derrière de gros arbres ; au devant ils font de diftance en di itance des puits , dont ils herif- fent le fond de pieux plantez debout avec des épines, & les recouvrent de gazon , afin qu'on y foit trompé; malheur à ceux qui donnent dans leurs pièges, car ils les déchirent, leur ar- rachent le cœur qu'ils mettent en morceaux, & fe jettent fur leur iang comme des bêtes. féroces ; fi c'eft quelqu'un de confideration , ils met- tent fa tête au bout d'une pique, boi- vent enfuite dans le crâne , dont ils font enfin une taflé , qu'ils gardent comme une marque de triomphe ; & des os des jambes ils en font des flû- tes pour les réjou ïfTances , qui ne font que d'affreufes yvrogneries , qui du- rent autant que la boifibn qu'ils ont apportée. Cette crapule eil tellement;

de

dr la Mer du Sud. ur

de leur goût que ceux qui font Chré- tiens, célèbrent, ou pour mieux di- re, profanent les têtes de la Religion de cette manière.

Je fus témoin d'une fête que les Ef- Leurs claves deCommanderiede deux Efpa- retes« gnols-qui s'appelloient Pierre , fe don- nèrent le jour delà fête de leurs Maî- tres au Village de Talcaguana , au- près duquel nous étions mouillez. A- près avoir entendu la Mefïè , ils mon- tèrent à cheval pour courir la Poule comme on court l'Oye en France, avec cette différence, que tous fe jet- tent fur celui qui emporte la tête pour la lui enlever , & la porter devant ce- lui à l'honneur de qui ils font la fête, en courant à toute bride ils fe heur- toient pour fe l'enlever , & ramaf- foient en courant tout ce qu'ils fai- foient tomber à terre. Après cette courfe ils mirent pied à terre pour faire le repas dont l'appareil conliltoit en un grand nombre de taffes faites de calebalTes , qu'ils appellent Maté9 rangées en rond fur l'herbe, remplies de pain trempé dans une faufTe de vin & de mays. Alors les Indiens qui traitoient apportèrent à chacun des Conviez une canne de Bambou lon- gue

tii Relation du Voyage gue de 1 8 à 20 pieds , garnie de pain, de viande & de pommes attachées tout autour, enfuite après avoir tour- né en cadence autour des viandes, ©n donna un petit Etendart rouge avec une croix blanche au milieu , a celui qui étoit defliné à faire le compli- ment aux Invitez. Ceux-ci de leur côté en députèrent un pour lui ré- pondre , qui lia une conversation de complimens fi longue , qu'elle dura plus d'une heure. J'en demandai la raifon , & j'appris que c'étoit un ef- fet de leur ftile , qui eft fi diffus que pour parler de la moindre chofe , ils rémontent jufqu'à fon origine, & font mille digrefîions inutiles.

Après avoir mangé , ils montèrent fur une efpece d'échafaut fait en am- phithéâtre, l'Etendart placé au milieu, &c les autres avec leurs longues can- nes à côté. , ornez de plumes d'Autruches , de Flamans , Se autres Oifeaux de couleur vive rangées au- tour de leurs bonnets, ils fe mirent à chanter au fon de deux Inftrumens faits d'un morceau de bois percé d'un feul trou , dans lequel en fouflant un peu plus ou moins fort , ils forment un fon plus ou moins aigu ÔC plus ou

moins

de la Mer du Sud. ï t 3

moins lent ; ils s'accordoient alterna- tivement avec une trompette faite d'une corne de Beuf ajoutée au bout d'une longue canne dont l'embouchu- re avoit une anche qui a le fon de la trompette 3 ils accompagnoient cette fymphonie de quelques coups de tam- bour, dont. le bruit fourd & lugubre répondoit afiez bien à leurs mines, qui dans le plus fort de leurs exclama- tions n'avoient du tout rien de gai. Je les examinai avec attention fur le théâtre , & je ne vis parmi eux pendant toute la fête aucun vifage riant.

Les femmes leur donnoien: à boi- re de la Cbicha , efpece de bière dont nous parlerons ci-après , avec un infiniment de bois long d'environ deux pieds \ compofé d'une talTe à manche d'un côté & d'un long bec de l'autre , creufé d'un petit canal fait en ferpentant , afin que la li- queur coule doucement dans la bou- che par un petit trou percé au fond de la tafle à la tête de ce canal ; avec cet infiniment ils s'enyvrent comme des Bêtes en chantant, fans interruption , & tous enfemble j mais d'un chant peu modulé , que

trois

ii4 Relation du Voyage trois notes fuffiroient pour l'exprimer tout entier.

iFIïpli!ipil!:iïiliilii

Les paroles qu'ils chantent n'ont de même ni rime ni cadence, ni d'au- tre fujet que celui qui leur vient dans l'idée , tantôt ils racontent l'hiftoire de leurs Ancêtres, ils parlent de leur famille , ils difent ce qui leur femble de la fête 6c du fujet pour lequel on la fait , ôcc.

Et ce train dure jour & nuit pen- dant qu'ils ont de quoi boire , ce qui ne leur manque qu'après plufieurs jours j car outre que celui à l'hon- neur de qui ils font la fête , eft obli- gé de fournir beaucoup de boiiîbn, chacun de ceux qui la célèbrent en ] apporte, invité, ou non invité. Ils boivent & chantent quelquefois dix I à quinze jours de fuite fans difconti- | nuer : ceux que l'yvreiîe abat ne quit- j tent pas pour cela la partie ; après .avoir dormi dans la boue , & même 1 dans l'ordure , ils remontent fur leur I théâtre pour occuper les places va- , cantes Se recommencent fur nouveaux

frais.

de la Mer du Sud. Uf

frais. Nous les avons vu fe relever ainfî jour & nuit, fans qu'une grofTe pluye & un grand vent pulTent les dé- tourner pendant trois fois 24 heures} ceux qui n'ont pas de place fur le théâ- tre chantent en bas 6c danfent tout autour avec les femmes , fi l'on peut appeller danfer marcher deux à deux en fe courbant & fe redreflant un peu vite, comme pour fauter fans quitter terre : ils danfent aufli en rond à peu près comme nous. Ces fortes de di- vertiflemens qu'ils appellent Cahouin Touhan , Se les Efpagnols Borrachera yvrognerie , font tellement de leur goût , qu'ils ne font rien de confe- quence fans cela j mais ils ont foin de deftiner une partie de leurs gens à les garder , pendant que l'autre s'enyvre & fe divertit. Ceux qui font Chré- tiens ne peuvent fe réduire à s'en paf- fer, quoiqu'on leur reprefente les cri- mes qui en arrivent tous les jours : en ■effet , c'eft dans ce temps que fe re- nouvellent les querelles , l'on allure même que c'eft à ces rencontres qu'ils remettent de fe vanger de leurs enne- jmis , afin qu'étant yvres ils paroiffent excufables des aflaflïnats qu'ils font} 'd'autres s'envvrent d'une telle force,

n6 Relation du Voyage èc pendant tant de jours de fuite qu'ils en crèvent , ainfi qu'il arriva à la fê- te dont je parle , parcequ'outre la Chicha ils avoient beaucoup de vin. Leur Malgré ces fréquentes débauches

tempe- jjs vivent dcs fîecles entiers fans inflr- & nour- mitez 5 tant ils f°nt robuftes 6c faits riture. aux injures de l'air -, ils fupportent pendant long-temps la faim & la foif dans la guerre ôc dans les voyages.

Leur nourriture ordinaire chez eux eft des Pommes de terre ou Taupi- nambours , qu'ils -appellent Papas, d'un goût afTez infipide -, du Mays en épie, Amplement bouilli ou rôti j de - la chair de Cheval Ôc de Mulets , & ; prefque jamais de Beuf qui leur fait mal au ventre , à ce qu'ils difent. Ils mangent le Mays de différentes ma- nières, ou fimplement bouilli dans de l'eau , ou rôti parmi du fable dans un pot de terre , & mis enfuite en farine î mêlée avec de l'eau -, c'eft ce qu'ils g appellent Oullpo quand elle eft pota- f ble , & Rubull quand ils en font une f bouillie épaifîé avec du piment êc du } fel. Pour moudre le Mays après qu'il, eft rôti, ils ont au lieu de moulin des pierres ovales longues d'environ deux \ pieds, fur lefquelles, avec une autre!

pier-

de la Mer du Sud. i\y pierre longue de 8 à 10 pouces, ils î'écrafent a genoux à force de bras j c'eft l'occupation ordinaire des fem- mes. Oeil de cette farine dont ils font provifion pour aller à la guerre, comme je l'ai dit , 6c qui fait toute leur munition de bouche. Lorfqu'ils parlent dans un endroit il y a de l'eau, ils la mêlent dans une corne ap- pellée Guampo , qu'ils ont toujours pendue à l'arfon de la felle , boivent Se mangent ainfi fans s'arrêter.

Leur boiiïbn ordinaire eft cette Leur Chicha dont nous avons parlé , ils en boiffbn. (font de plufleurs fortes; la plus com- mune eit celle de Mays qu'ils font tremper jufqu'à ce que le grain cre^e comme onvouloit faire de la Bière; enfuite ils le font bouillir, & en boi- vent l'eau froide ; la meilleure fe fait avec du Mays mâché par de vieilles femmes, dont la falive caufe une fer- mentation comme celle du Levain dans la pâte : au Chili on en fait quan- tité avec des Pommes , à peu près com- me du Cidre; la plus forte & la plus jeftimée eft celle qui fe fait avec la o fgraine d'un arbre appelle Ovinian^ el- 1S lie eft a peu près femblable à celle du 1( iGenievre pour la grofîeur Se pour le

goût

nS Relation du Voyage goût j elle donne à l'eau une couleur de Vin de Bourgogne , ôc un goût fort qui enyvre pour longtemps. Leur manière de manger chez eux , eft de fe ranger en rond ventre a terre ap- puyez fur les coudes , ôc de fe faire iervir par leurs femmes. Les Caci- ques commencent à fe fervir de ta- bles ôc de bancs à l'imitation des Efpa- gnols.

Leui^couleur naturelle eft bazanéf, tirant à celle du cuivre rouge, en ce- la différente de celle des Mulâtres, qui provient du mélange d'un Blanc ôc d'une Negreffe j cette couleur effc générale dans tout le Continent de l'Amérique tant Méridionale que Sep- tentrionale : fur quoi il faut remar- quer que ce n'eft point un effet de la qualité de l'air qu'on y refpire , ou des alimens dont les habitans fe nour- rirent , mais une affeéHon particuliè- re dufang j caries defcendans des Ef-; pagnols qui s'y font établis ôc mariez avec des Européennes, ôc confervezl fans mélange avec les Chiliennes , font . d'un blanc ôc d'un fang encore plus beau ôc plus frais que ceux d'Europe,; quoique nez dans le Chili , nourris à! peu prés de même manière , ôc ordi- !

nai-

de la Mer du Sud. up purement du lait des naturelles du Pais.

Les Noirs qu'on y apporte de Gui- née ou d'Angole, y confervent auffi leur couleur naturelle de père en fils , lorfqu'ils s'en tiennent à leur efpece.

Il n'en eft pas de même de l'air du Brefil 6c de nos Mes : les Créoles , quoique nez d'un fang pur , y per- dent cette blancheur vermeille des Européens , 6c prennent une couleur plombée. Ici l'on ne s'apperçoit d'au- tre changement que de celui quecau- fe le mélange des différentes efpeces, fort commun dans les Colonies Efpa- gnoles , beaucoup au Chili , mais par- ticulièrement au Pérou , de tren- te vifages , à peine en trouve-t-on deux de la même couleur ; les uns viernenp du noir au blanc , comme les Adula* très ; les autres retombent du blanc au noir, comme les Zambes fils de Mu- lâtres 6c de Noirs ; les uns viennent de l'Indien au blanc, comme les M?f- tice< , 6c les autres retombent du Mefti- ce à l'Indien j 6c enfuite chacun de ces mélanges en forme d'autres à l'infini.

De ce que je viens de dire, ilfem- ble qu' il eft permis de penfer que Dieu

12,0 Relation du Voyage a formé parmi les Enfans de notre Père commun , de trois fortes de carnations d'hommes, une blanche, une fnoire , 6c une de couleur rou- geatre qui tient du mélange de l'une 6c de l'autre.

L'Ecriture ne nous fait peut-être pas mention de cette dernière efpecej mais on ne doute pas qu'elle ne parle de la féconde dans la perfonnedeChus petit-fils de Noé, qui lignifie Noir, d'où l'on fait venir les Abyfîîns 6c les Habitans du Chufiltan ou Churifhvn, à; caufe de la conformité du nom. Ce fentiment me paroît plus vraifem- blable que celui d'attribuer la couleur des Indiens à quelques maladies par- ticulières , comme l'ont penfé quel- ques. Médecins.

Quoi qu'il en foit , les Indiens du Chili font de bonne taille, ils ont les j membres gros , l'eitomac 6c le vifage large , fans barbe , peu agréables , les cheveux gros comme du crin, 6c plats, en quoi ils différent encore des Noirs 6c des Mulâtres j car les Noirs n'ont pour barbe 6c pour cheveux qu'une ; Q laine cotonée oc fort courte , 6c les Mulâtres ont des cheveux courts 6c toujours fort crêpez. Quant àlacou

leu

de la Mer du Sud. m leur des cheveux , les Indiens les ont ordinairement noirs , 6c il eft rare d'en trouver qui tirent fur le blond, peut- être parcequ'ils fe lavent fouvent la tête avec du Quillay, dont je parle- rai ci-après.

Les Puelches fe les coupent à longueur dJoreille 6c ont les yeux extrêmement petits , ce qui rend les ■emmes hideufes j ils n'ont tous natu- rellement point ou très peu d'autre Darbe , que des mouftaches qu'ils ;'arrachen* avec des pincettes de co- quillages.

Il s'en trouve parmi ceux de la plai- de qui ont le teint blanc , 6c un peu le rouge au vifage : ceux-ci font lor- is des femmes prifes dans les Villes ifpagnoles qu'ils ont détruites , An- :ol la Villaiïca , la Impérial , Tuca- el , Baldivia , 6c Oforno , ils en- rverenttout, Séculières 6c Religieu- defquelles ils ont eu des enf ans qui snfervent encore un peu d'inclina- on pour la nation de leurs mères, vient qu'ils font prefque toujours î paix 5 tels font ceux du côté de rauco , quoique leur pais foit le thea- e de la guerre que font leurs voi- as. Depuis ce temps on n'a plus Tome I. F iouf-

tu Relation du Voyage fouftért de Convens de Religieufcs hors de Santiago. Néanmoins i'Evê- que de la Conception veut y en éta- blir un fans crainte de pareille profa- nation. Leurs La manière de s'habiller des Indiens efl limple, qu'à peine font-ils cou- verts j ils ont une chemifette qui leur va à la ceinture , fermée de manière qu'il n'y a que le paflage de la tête ôc d'un bras pour la mettre , ils l'appel- lent Macun ; une culotte ouverte tout le long des cuifîés, leur couvre à pei- ne leur nudité. Par defîus tout, en temps de pluye, ou pour fe mettre en habit décent , ils ont une efpece de manteau carré long comme un tapis j ■de table fins aucune façon , au mi- lieu duquel eft une fente par ils paffent la tête; fur le corps, il fait à peu près l'effet d'une Dalmatique. Us ont ordinairement la tête & les jambes nues j mais quand la necefîîté ou la bienfeance les oblige de fe couvrir, ils ont un bonet d'où pend un colet qui fe rabat pour couvrir les épaules , & une efpece de brodequin ou ga- mache de laine aux jambes , fe cou- vrent fort peu les pieds à moins qu'ils ne foient parmi des pierres > alors ils

fe

Plaxche jx.

A indien dn Chili en . tfac un jouant a la Sueca, JB jndienne en Chont . C .Cabouùi touhan eu fête des indiens ï> tardes espagnoles peur empêcher le désordre . E Pivellca ou Sifflet. F Paguecha ou tasse a. bec . &. Coultnun. o%t | tamboicr H . rhouthouca ou. trompette

PZAVCHJS X.

A Tndten.ru du. CJitU.- èrot-ant du mais vour eniSïre de la./âru\

Ji. Tndien en Poncho et PoLtiinzs

C Indienne en. Chorii et t-queua.

2>. Indien je ttant le taqs cm taureau, pour l arrêter.

de la Mer du Su©fr 125 fe font des fandales de couroye ou de jonc appellées Ojota. Les Efpagnols ont pris l'ufage du Chony ou Pon- cho , & des brodequins , ou Polainas pour aller à cheval , parceque le Poncho garantit de la pluye, ne fe défait point par le vent , fert de couverture la nuit , & de tapis en campagne.

Les femmes portent, pour tout ha- bit, des robes longues fans manches, ouvertes du haut jufqu'en bas d'un côté , elles font croifées & tenues par une ceinture fous la mamelle, & fur les épaules par deux crochets d'ar- gent avec des plaques de trois à qua- tre pouces de diamètre ; cet habit s'appelle aum* Chony , il eft toujours bleu ou d'un minime tirant fur le noir. Dans les Villes elles mettent par def- fus une jupe & un Revos, & en cam- pagne une petite pièce d'étoffe carrée nommée JqueUa9 dont les deux cotez font attachez fur le fein avec une gran- de éguille d'argent quia une tête pla- te de quatre à cinq pouces de diamè- tre , & qu'ils appellent Toupos. Elles ont les cheveux longs , fouvent tref- fez par derrière , & coupez courts par devant , & aux oreilles des pla- I7 4 ques

124 Relation du Voyage

ques d'argent de deux pouces en carré -comme des pendans d'oreilles , * qu'ils appellent Oupelhs. loee-r Leur logement n'eft jamais qu'une ment. Cabane de branches d'arbres , auffi grande qu'il faut pour mettre à cou- vert une famille rafiemblée. Comme il n'y a qu'un petit coffre ôt des peaux de mouton pour fe coucher , il ne leur faut pas beaucoup de place. Ils n'ont pas l'ufage des clefs pour ca- cher ce qui leur appartient , la fidéli- té chez euxeftreligieufement gardée} mais chez les Efpagnols ils ne font

f?as fi fcrupuleux , particulièrement es Puelches , qui font d'adroits vo- leurs. Toutes leurs maifons font dif- perfées ça oc , jamais ils ne s'ap- prochent les uns des autres pour vivre en focieté , en quoi ils différent de ceux du Pérou •■> de forte qu'on ne voit dans tout le Chili aucune Ville , ni Village des naturels dupais. Ilstien- nent même fi peu à l'endroit ils fe logent , que quand la fantaifie leur prend de changer, ils abandonnent

ou

* Les Romaines en portoîent de femblables pendues avec un crochet. Voyez Gafpari Bar- tolini Thom. dt inaurious veterum fyntagma. Amftel.

de la Mer du Sud. rif ou tranfportent leurs maifons ailleurs* d'où vient que l'art de leur faire la guerre, n'eft pas de les aller chercher, mais de fe planter au milieu du païs avec un petit nombre de troupes, les empêcher de femer , ravager leurs campagnes , & enlever leurs trou- peaux. Cette manière d'être dilper- fez çà & fait paroître le païs defert; mais il err. en effet très peuplé , & les familles font très nombreufes -, com- me ils ont plufîeurs femmes , ils ont aurîî beaucoup d'enfans , c'eft ce qui fait leur richeife , parcequ'ils les ven- dent, particulièrement les filles qu'on acheté pour femmes ; ainfl elles font de vrayes efclaves , qu'ils revendent quand ils n'en font pas contens , 6c qu'ils occupent aux plus rudes travaux de la campagne. Les hommes bêchent feulement la terre une fois l'an pour femer le Mays , les Haricots , Len- tilles , & autres légumes dont ils vi- vent , & quand ils ont fini , ils s'af- femblent avec leurs amis , boivent, s'enyvrent, êcferepofent. Les fem- mes enfui te fement, arrofent , 6c cueil- lent les grains ; celle qui couche avec le Maître eft fa cuifîniere pour ce jour- là, elle a foin de le régaler Scdeieller F 3 Se

n6 Relation du Voyage

& brider fon cheval ; car ils font tel- lement accoutumez à ne point mar- cher , que n'eufient-iis que deux cens pas à faire , ils ne vont point à pied -, aufïî font- ils de très bons hommes de cheval j on les voit monter 6c defeen- dre par des endroits fl efearpez , que nos chevaux d'Europe ne pourroient pas s'y tenir fans charge. Etant for- cez, dans une déroute, de fuir dans les bois, ils fe mettent fous le ventre du cheval , pour n'être pas déchirez par les branches des arbres. Enfin ils font à cheval tout ce qu'on raconte d'extraordinaire des Arabes , Se peut- être les furpaflent-ils. Leur felle eft une double peau de mouton , qui leur fert de nuit à fe coucher en campa- gne 5 leurs étriers font des fabots de bois carrez , tels que les Efpagnols en ont d'argent pour la parade , qui va- lent jufqu'à quatre ôc cinq cens écus. Il eft vrai que les chevaux leur étant venus d'Europe, ils en ont imité l'é- quipage en f aiiant de bois ou de cor- ne ce qu'ils voyoient de fer ou d'ar- gent. Avoir la quantité prodigieufe qu'il y en a aujourd'hui dans tout ce Continent , il elt furprenant qu'en moins de deux cens ans ils ayentfiibrt

mul-j

de l'a Mer du Sud. 117 multiplie , que ceux qui ne font pas d'une grande beauté ne valent à la Conception que deux 6c trois écus. Néanmoins, comme je l'ai dit ci-de- vant , les Indiens en mangent beau- coup, &c lorfqu'ils les montent ils les ménagent fi peu , qu'ils en crèvent tous les jours.

Four tenir un compte de leurs trou- peaux , 6c conferver la mémoire de leurs affaires particulières, les Indiens ont recours a certains nœuds de lai- ne , qui , par la variété des couleurs 6c des replis , leur tiennent lieu de ca- ractères 6c d'écriture. La connoiflan-- ce de ces nœuds , qu'ils appellent Quipos , eft une feience 6c un fecret que les pères ne révèlent à leurs enfans que lorfqu'ils fe croyent à la fin- de leurs jours ; Se comme il arrive afîez fouvent que faute d'efprit ils n'en comprennent pas le myftere, ces for- tes de nœuds leur deviennent un lujet d'erreur Se de peu d'ufage. Pourfup- pléer au défaut de l'écriture , ils char- gent ceux qui ont une heureufe mé- moire du foin d'apprendre l'hiftoire du Païs , 6c de la reciter aux autres. C'eft ainfi qu'ils confervent le fouve- nir du mauvais traitement que les Ef- F 4 pa-

12.8 Relation du Voyage pagnols ont fait à leurs ancêtres lors- qu'ils les ont fubjuguez , ce qui per- pétue la haine qu'ils ont pour eux : Mais lorfqu'on leur rappelle les avan- tages qu'ils ont eu dans la fuite fur ces Etrangers , qu'ils ont chafTez de cinq Villes qu'ils avoient bâti dans leurs terres, leur fierté naturelle fe ranime, & ils ne refpirent que i'occafion de pouvoir les chailèr encore une fois de la Conception j mais pendant qu'ils voyent des VaifTeaux François aller êc venir, ils n'ofent lever le mafque, perfuadez qu'ils donneroient un bon fecours aux Efpagnols. Comme ils font orgueilleux , ils fouffrent avec peine la vanité de ceux qui veulent les commander : Néanmoins ils fça- vent diflimuler , 6c font commerce avec eux de beufs, chèvres 6c mu- lets, les reçoivent chez eux, 6c les régalent comme amis. Lcur Un François qui avoit accompa- com- gné un Efpagnol pour aller faire com- merce.. merce chez les Puelches , Nation d'In- diens jufqu'ici indomptez qui habitent les montagnes de la Cordilicre , m'a raconté de quelle manière on s'y prc- noit. On va directement chez le Ca- cique ou Seigneur du lieu , fe prefen-

ter

de la Mer du Sud. np

ter devant lui Tans rien direj lui pre- nant la parole dit au Marchand : Es- tu venu ? à quoi ayant répondu : Je fuis venu. Que m'aporte-tu, reprend-t-il? Je t'apporte en prefent du vin, article neceilaire , & telle chofe. A ces mots le Cacique ne manque pas de direj Que tu fois le bien venu y il lui donne un lo- gement auprès de fa cabane , les en- cans 6c les femmes , en lui failant la bien venue , vont chacun demander aufîi un prefent, qu'il leur faut faire quelque pe- tit qu'il foit. En même temps le Caci- que fait avertir avec une trompe fes fu- jetsdifperfez, comme je l'ai dit, pour leur donner avis de l'arrivée d'un Mar- chand avec qui ils peuvent traiter •> ils viennent & voyent les marchandées 9 qui font des couteaux , des haches, pei- gnes, éguilles, fil, miroirs, rubans, &c. la meilleure de toutes feroitlevin, s'il n'étoit pas dangereux de leur fournir de quoi s'enyvrer , parcequ'alors on n'efr. pas en fureté parmi eux, puifqu'ils fe tuent eux-mêmes. Après avoir con- venu de troq, ils les emporte: * chez eux fans payer , de forte que le Mar- chand a tout livré fans favoir à qui , ni voir aucun de fes débiteurs. Enfin quand il veut fe retirer, le Cacique par F 5*

i^o Relation du Voyage

un autre coup de trompe , donne or- dre de payer 5 alors chacun amené fi- dèlement le bétail qu'il doit ; & par- ceque ce font tous Animaux fauvages, comme mules y chèvres & particuliè- rement des beufs & des vaches , il commande un nombre d'hommes fuf- fifant pour les amener jufques fur les frontières des Terres Efpagnoles. On peut remarquer par ce que je viens de dire , que l'on trouve parmi ces Peuples que nous appelions Sauva- ges , autant de police & de bon- ne foi que' chez les Nations les plus éclairées 6c les mieux gouver- nées. Corn- Cette grande quantité de beufs & mercede de vaches qui fe confomment au Chili

la *-.~~~ on en tue beaucoup tous les ans , ception. . j t> » 1

vient des plaines du Paraguay , ou les

campagnes en. font couvertes. Les Puelches les amènent par la valée de Tapatapa , qu'habitent les Pehvingues Indiens indomptez ; c'eft le paflage le plus aifé peur traverfer la Cordilie- re, pv.rce qu'elle eft divifée en deux montagnes d'un accès bien moins dif- ficile que les autres qui font pres- que impraticables aux mulets. Il y en a encore un autre à 80 lieues de

la

de la Mer du Sud. rp la Conception au volcan appelle la Silla Velluda , qui jette du feu de temps en temps, 6c quelquefois avec tant de bruit qu'on l'entend de cette Ville j par on abrège extrêmement le che- min , 6c l'on le rend en lîx femaincs à Buenosaires.

C'eft par ces communications qu'on remplace tous les ans les troupeaux de beufs & de chèvres qu'on tue au Chi- li par milliers pour faire du fuif Se de la Manteca, c'eft-à-dire de la graille qu'on tire par l'ébullition de la vian- de, & de la moelle des os , qui dans toute l'Amérique Auftrale Efpagnole tient lieu de beure 6c d'huile , dont ils n'ont pas l'ufàge dans^ leurs ra- goûts.

Ils font fecher au foleil, ou fumer la viande pour la conferver , au lieu de la faler comme on fait en France, C'efl aufîi de ces Matâmes ou Bou- cheries qu'on tire les cuirs de beufs, > & particulièrement ceux de chèvres qu'ils aprêtent comme du marroquin fous le nom de Cordouanes , qu'on en- voyé au Pérou pour faire des foulicrs, 6c pour d'autres ufages.

Outre le commerce des cuirs, fuifs Se viandes falées , les habitans de lai F 6 Con-

132, Relation du Voyage Conception font encore celui du bled dont ils chargent tous les ans 8 ou 1 o Navires de 4 à 5*00 tonneaux pour en- voyer au Callao , outre les farines Se biicuits qu'ils fourniifent aux Vaif- feaux François, qui y font leurs pro- vifions pout defcendre au Pérou & pour retourner en France. Ce feroit peu pour un fi bon Païs û* la terre y étoit cultivée ; elle eft très-fertile , <k fi facile à labourer, qu'on ne fait que la grater avec une charue faite le plus fouvent d'une feule branche d'arbre crochue tirée par deux beufs ; &C quoique le grain foit à peine couvert, il ne rend guéres moins du centuple. Ils ne cultivent pas les vignes avec plus de foin pour avoir du bon vin ; mais comme ils ne favent pas verniffer les Botkhes , c'eft- à- dire les cruches de terre dans lefquelles ils le mettent, ils font obligez de les enduire d'un gaudron , lequel joint au goût des peaux de boucs dans lefquelles ils le tranfportent , lui donne un goût d'a- mertume comme celui de la Théria- que , & une odeur auxquels on ne s'accoutume qu'avec un peu de pei- ne. Les fruits leur viennent de même,

fans

Pla^vchK XI .

^Fraisa du Chili dessinée decrrondeur riatur.

de la Mer du Sud. 13} -

funs qu'ils ayent Pinduftrie de les gref- fer. Les Poires & les Pommes vien- nent naturellement dans les Bois , & à voir la quantité qu'il y en a , on a de la peine à comprendre comment ces arbres ont pu depuis la conquête le multiplier 6c fe répandre en tant d'endroits , s'il eft vrai qu'il n'y en eût point auparavant , comme on l'allure.

On y cultive des campagnes entie- Voyez res d'une efpece de Fraiiîer différend ^anchc du nôtre par les feuilles plus arondies, plus charnues & fort velues 3 {es fruits , FIa/[fs font ordinairement gros comme une -

noix , & quelquefois comme un œuf de poule ; ils font d'un rouge blan- châtre & un peu moins délicats au goût que nos fraifes de Bois. J'en ai donné quelques pieds à Mr.dejuffieu pour le Jardin Royal , l'on aura foin de les faire fructifier.

Outre celles-ci , il n'en manque pas dans les Bois de la même efpece qu'en Europe. Au refte , toutes les Raci- nes que nous avons y viennent en a- bondance ôc prefque fans peine j il y en a même qu'on trouve dans les cam- pagnes fans cultiver , comme des Na- vets, des Taupinambours , de la Chi- F 7 co«

3^3 4- Relation du Voyage

corée des deux efpeces , &c.

Les herbes aromatiques n'y font pas moins communes, le petit Baume, la Meliflë, la Tanefie,les Camomil- les , la Mente & une efpece de Pilo - Telle, qui a une odeur approchante de celle de l'Abfynthe , y couvrent les campagnes; l'Alkekengi dont le fruit a plus d'odeur qu'en France; une ef- pece de petite Sauge qui s'élève en ar- brilîéau, dont la feuille refîemble un peu au romarin par fa figure & par ion odeur-d'eau de la Reine d'Hon- grie , les Indiens l'appellent Palghi. C'en: peut-être une efpece de Coniza Affrkana falvia odore , elle doit conte- nir beaucoup de principes volatils, fi: ; l'on en juge par l'odorat & par le goût. Les rofes viennent naturelle- ment dans les collines fans avoir été \ plantées , 8t Pefpece la plus frequen- I te qui y croît , y eft ou moins épineu- fe qu'en France , ou tout-à-tait fans épines. Il fe trouve aufiidans les cam- pagnes une fleur femblable à cette ef- pece de Lis , qu'on appelle en Breta- gne Guerneziaifes , Ôc le P. Feuillée Hemorocalis floribus purpnrafcentibusftria- . ///, fon nom en Indien eilLiutoècnon pas LiBur comme il dit : il y en a de

dif-

de la Mer du Sud. i 3 f

différentes couleurs -, êc des fix feuil- les qui la compofent , il y en a tou- jours deux de panachées ; de la racine de cette fleur fechée au four on fait une farine très-blanche qui fert à faire des pâtes de confitures.

On cultive dans les Jardins un arbre qui donne une fleur blanche faite en clochette appelle Floripondio , le P. Feuillée l'appelle Stramonoides avloreum oblongo & integro folio fru&u /evi, l'o- deur en eft très - fuave , particulière- ment la nuit. Elle eft longue de 8 à 10 pouces, Se en a quatre de diamè- tre par en bas , la feuille eft velue & un peu plus pointue que celle du Noyer. C'eft un rélblutif admirable pour certaines tumeurs , ils ont auffi pour le même effet une efpece de He- dera terre/iris appellée H.erba de los compannones.

Lorfqu'il arrive à quelqu'un une chute violente qui fait jetter le fang par les narines, ils ont un remède in- faillible i c'eft de boire la décoction d'une herbe appellée Quimhamali ef- Quinch* pece de Santolina , qui a une petite ™"lt fleur jaune & rouge telle qu'on la voit xvil. ici j les autres petites herbes medeci- nales que nous avons en France y font

aufli

136 Relation du Voyage aufîi fort communes comme les Ca- pillaires , & fur - tout quelques - uns pareils à celui de Canada j les Mau- ves, Guimauves, Mercuriale, Digi- tale , Polipode & Molene , Mille- feuille , Bec de Grue ordinaire 6c mus- quée , argentine , 8c plufîeurs autres qui me font inconnues £c particuliè- res au Païs.

Outre les herbes medecinales , ils en ont pour les teintures qui ont la propriété de foufFrir le favon plufîeurs fois fans fe déteindre > telle eltla raci- ne de Reilbon efpece de garance qui a la feuille plus petite que la nôtre -> ils font comme nous cuire la racine dans l'eau pour la teinture en rouge. Le Poquell eit une efpece de bouton d'or ou Abrotannm femina folio virentevermi- culato , qui teint en jaune avec la mê- me ténacité , fa tige teint en verd. Land efb une efpece d'Indigo qui teint en bleu ; le noir fe fait avec la tige & la racine de Panque , dont la feuille eft ronde êc tifTue comme celle de l'A- chante, elle a deux ou trois pieds de diamètre, quoique le P. Feuillée qui l'appelle Panke Anafodophili folio > la borne à dix pouces. Lorfque fa tige efl rougeâtre on la mange crue pour

fe

de la Mer du Sud. 137

fe rafraîchir , elle eft fort aftringente> on la fait bouillir avec le Maki & le Gouthiou arbriffeaux du Païs , pour l'employer à la teinture en noirj elle eft belle , &. ne brûle pas les étoffes comme les noirs d'Europe , on ne trouve cette plante que dans les lieux marécageaux.

Les Forêts font pleines d'arbres a- romatiques, comme de différentes ef- peces de Myrthe, d'une forte de Lau- rier dont l'ecorce a l'odeur du Saffa- fras, & encore plus fuave -, du Boldtt dont la feuille a l'odeur de l'encens , & l'ecorce un goût piquant tenant un peu de la canelle > mais il fe trouve un autre arbre qui porte effectivement ce nom , quoique différent de la Ca- ndie des Indes Orientales , Se qui en a la même qualité -, il a la feuille com- me le grand laurier , feulement un peu plus grande. Virgile femble en avoir fait la defeription dans fes Georgi- ques, L.II. 131.

Ipfa ingens arbos, faciemque Jîmillima lau-

ro : Et fi non al'twn late jaElaret odorem, Laurus erat : folia haud ullis labenùa

venus :

Flos

138 Relation nu Voyage

Flos apprima tenax ; aràmas, & oient ia

Aiedi Orafovent illo, & fenihus medkaniur an~

helis.

Cet arbre eft confacré chez les In- diens aux cérémonies de Paix. Dans celle qu'ils firent avec les Efpagnols en 1643, ils tuèrent plufieurs de ces moutons du païs , dont nous parle- rons dans la fuite > on teignit dans leur fang un rameau de Canete , que le Dé- puté des Caciques remit entre les mains du General Efpagnol [le Mar- quis deBaydes] enfîgnedePaix. Cet- te cérémonie, quoique pratiquée par des Sauvages, n'efl pas fans exemple dans l'Ecriture, Exode ch. 12. ôc S. Paul aux Hébreux ch. p. * dit „que Moïfe ayant recité devant tout le Peuple toutes les Ordonnances de la Loi, prit du fang des Veaux & des Boucs avec de l'eau , de la lai- ne teinte en écarlate , ôc de Thyf- fope, & en jetta fur le Livre mê-

„me,

* Lt5lo en'im omrii mandate legis à Me'ife uni- ver fo populo , acàpiem fangmnem v'itulorum c? hïreorum , cum aquâ , e? lanâ coccineâ , C hyf- fopo ; ipfum quoque l'ibrum zj" o?nnem populnm afperjit, &v.

de la Mer du Sud. i^ç me, & fur tout le Peuple, en di- font : C'eft le fang du Teftament de l'Alliance que Dieu a fait en vo- tre faveur.

Il y a un arbre fort commun appel- £/£?/, dont l'ombre fait enfler tout le corps de ceux qui dorment deflbus, comme il arriva à un Officier de la Mariane, pour avoir dormi quelques heures à l'ombre de cet arbre , le vi- fage lui enfla tellement qu'il n'y voyait plus. Pour fe guérir de cette maladie on prend d'une herbe appellee PeUbo- qui , efpece de Liferon ou de Lierre terre lire , ou de YHierba mera qu'on pile avec du fel j l'on s'en frotte, Se l'enflure pafîe en deux ou trois jours fans qu'il y paroifle. Il y croît enco- re un arbre appelle Peumo , dont l'é- corce en décoction foulage beaucoup l'hydropifie ; il porte un fruit de cou- leur rouge & femblable à une olive -9 fon bois peut auflifervir à la conftruc- tion des Vaifléauxj mais le meilleur pour cet effet eft le Rolle efpece de chêne dont l'écorce, comme celle de VHieufe^ eft un Liège , il eft dur ôc de durée dans l'eau. Le long de la Rivière de Biobio il y a quantité de Cèdres propres , non feulement a la

conf-

140 Relation du Voyage eonftruérjon, mais encore à faire de très-bons mâts. La difficulté de les tranfporter par la Rivière , il n'y a pas d'eau pour un Navire à l'em- bouchure , fait qu'on ne peut en pro- fiter. Les Cannes de Bamboues font fort communes par tout. Çhaffe. Les Campagnes font peuplées d'u- ne infinité d'Oifeaux , particulière- ment de Pigeons Ramiers, beaucoup de Tourterelles , des Perdrix, mais qui ne valent pas celles de France j quelques Beccafïînes, des Canards de toutes fortes , dont il y en a une de ceux qu'ils appellent Patos reaies , qui ont une crête rouge fur le bec -, des Courlis , des Sarcelles , des Pipelienes qui reffemblent en quelque chofe à cesoifeauxde mer qu'on appelle Mau- ves, 6c qui ont le bec rouge, droit, long , étroit en largeur , & plat en hauteur , avec un trait de même cou- leur fur les yeux , Se ont les pieds comme ceux de l'Autruche , ils font d'un bon goût ; des Perroquets , des Pechiolorados ou Gorges rouges d'un beau ramage , quelques Cignes , 6c des Flamans dont les Indiens eftiment fort les plumes pour en orner leurs bo- nets dans les fêtes, parcequ'elles font

d'un

de la Mer du Sud. 141

d'un beau blanc 6c d'un beau rouge, couleur qu'ils aiment fort. Le plai- lîr de la chafTe y eft interrompu par certains oifeaux que nos gens appel- lent Criards , parceque dès qu'ils voyent un homme ils fe mettent à crier & à voltiger autour de lui , en criant comme pour avertir les autres oifeaux, qui s'envolent dès qu'ils les entendent j ils ont au defîus de l'arti- culation de chaque aîle une pointe rouge longue d'un pouce, qui eft du- re & aiguë comme un ergot, avec la- I quelle ils fe battent contre les autres oifeaux. Nous prîmes un jour dans un ma- Péri- rais un de ces fortes d'Amphibies qu'on Soins- appelle Pengotns ou Pinguins , qui étoit plus gros qu'une Oye ; au lieu de plu- mes il étoit couvert d'une efpece de poil gris femblable à celui des Loups marins , {es ailes reflemblent même beaucoup aux nageoires de ces ani- maux. Plufieurs Relations en ont parlé , pareequ'ils font fort communs au Détroit de Magellan. En voici un defîiné d'après nature. Planche XVI.

Les Loups marins dont je viens de Loups parler s'y trouvent en fi grande quan- marias.

ti-

ï4i Relation du Voyage tité , qu'on en voit fouvent les rochers couverts autour de l'Ifle de la Quiri- quine ; ils différent des Loups marins du Nord, en ce que ceux-là ont des pattes , au lieu que ceux- ci ont deux nageoires alongées à peu près comme des aîles vers les épaules , 6c deux au- tres petites qui enferment le crou- pion. La nature a néanmoins con- fervé au bout des grandes nageoires , quelque conformité avec les pattes \ car on y remarque quatre ongles qui en terminent l'extrémité ; peut- être parceque ces animaux s'en fervent pour marcher à terre ils feplaifent fort , 6c ils portent leurs petits qu'ils y nourriflent de poiffon , ôc qu'ils careffent , à ce que l'on dit , tendrement. ils jettent des cris femblables à ceux des Veaux 5 d'où vient qu'on les appelle dans plufîeurs Relations , Veaux marins ; mais leur tête reflèmble plutôt à celle d'un chien qu'atout autre animal -, 6c c'eir. avec raifon que les Hollandois les ap- pellent Chiens marins. Leur peau eft couverte d'un poil fort ras 6c touffu , Scieur chair efl fort huileuie, de mau- vais goût , on n'en peut guéres man- ger que le foye •> néanmoins les Indiens

du

de la Mer du Sud. 14$

du Chiloe la font fecher , 5c en font leurs provi fions pour fe nourrir : les Vaiffeaux François en tirent de l'hui- le pour leurs belbins. La pêche en eft fort facile , on en approche fans peine à terre ôc en mer. Il y en a de différentes grandeurs ; dans le Sud ils font gros comme de bons mâtins , 6c au Pérou on en trouve qui ont plus de 1 2 pieds de long. Leur peau fert à faire des Bal/as ou Balons pleins d'air, au lieu de bateau : Mais à la Concep- tion, les pêcheurs ne font que lier a- vec des éguillettes de cuir trois fa- gots de bois léger , en forte que ce- lui du milieu foit un peu plus bas que les autres , & fe mettent en mer là- defîus. Le bois le plus propre à ce- la eft la tige d'une efpece d'Aloes lon- gue de fix à fept pieds.

Lorfqu'on eft en relâche à Talca- Pêchc^ guana, on va fenner dansl'-E/^rc, qui eft une petite Rivière au fond de la Baye, du même côté. On y prend quantité de Mulets , une efpece de Turbots appeliez Lenguados^ des Rp- valos poiffon délicat fait comme un Brochet , qui a une raye noire fur le dos ; une efpece de Gradeaux , qu'on •appelle dans toute la Côte , Poiflbn

de

144 Relation du Voyage

de Rois , Peje Reyes, à caufe de fa dé-

licateffe.

La Conception eft fîtuée dans un pais tout abonde, non feulement pour les befoins de la vie ; mais en- Mine* core clu^ renferme des richefîès infi- nies : dans tous les environs de la Vil- le il s\ trouve de l'or , particulière- ment a douze lieues vers l'Eft, à un endroit appelle la Efiancia del Rey^ Ton tire par le lavage , de ces mor- ceaux d'or pur , qu'on appelle en lan- gage du pais Pepttas , il s'en eft trou- vé de huit & dix marcs , 6c de très- haut aloi. On en droit autrefois beaucoup vers Angoi qui en efl à 24 lieues ; 6c le pais étoit habité par des gens laborieux , on en tirerait en mille endroits , l'on eft perfuadé qu'il y a de bons Lavaderos ; c'eft- à- dire des terres d'où on le tire en la fai- sant feulement pafîer dans l'eau, com- me je le dirai ci-après.

Si l'on pénètre jufqu'aux Monta- gnes de la Cordillère , il y a une infi- nité de Mines de toutes fortes de Mé- taux & de Minéraux, entr' autres dans deux Montagnes qui ne font qu'à douze lieues des Pampas du Paraguay , à cent lieues de la Conception $ on a

dé-

de la Merdu Sud. i^î découvert dans l'une , des Mines de Cuivre pur, fi fingulieres, qu'on en a vu des Pepitas ou morceaux de plus de cent quintaux. Les Indiens appellent une de ces Montagnes Payen, c'eft-à- dire Cuivre -, ôt Dom Juan Melendes auteur de cette découverte, l'a nom- mée S. Jofeph. Il en a tiré un morceau de quarante quintaux , dont il faifoit, pendant quej'étois à la Conception, fîx canons de campagne de fîx livres de balle chacun.

On y voit des pierres partie de cui- vre bien formé , partie de cuivre im- parfait i ce qui fait dire de ce lieu que la terre y cil creadice , c'eft-à-dire que le cuivre s'y forme tous les jours. * *Job.ch. ^)ans cette même Montagne fe trou- l8- .v- *■ e aufîi du Lapis Auili. ^M

L'autre Montagne voiflne, appel- cabre in lée par les Efpagnols , Cerro de S ta. as cou- nés , efl remarquable par la quantité v l'Aimant dont elle elt prefque entie- :i- l'ement compofée. ifi. I Dans les Montagnes plus voifines, ,le. habitées parles Puelches, fe trouvent ians Iles Mines de Soufre ôt de Sel. A Tal-

aguana, à PIrequin, 6c dans la Vil- e même , on trouve de très -bonnes vlinesde Charbon déterre, fans creu- Tome 1. G fer

1

146 Relation du Voyage fer plus d'un ou deux pieds. Les ha- bitans n'en favent pas profiter , ils étoient même fort étonnez de nous voir tirer de la terre de quoi faire du feu , lorfque nous en fîmes provifion pour notre forge. Révolte Pendant que nous étions en relâ- au Chi- che , il vint une nouvelle du Chiloé !oé' par terre , que les Indiens s'étoient révoltez , & avoient tué foixante Ef- pagnols de tout fexe. Effectivement ces pauvres Efclaves , pouffez à bout par les cruautez des Efpagnols , 6c particulièrement du Gouverneur qui exigeoit de chacun une certaine quan- tité de planches à'Alerfe , qui eit le bois dont on fait commerce au Pérou & au Chili , & par d'autres tyrannies, fe fouleverent , 6c tuèrent treize ou quatorze Efpagnols & une femme: Mais ceux-ci fe vangerent cruelle- ment -, s'étant raffemblez , ils firent main baffe fur tous ceux qu'ils rencon- trèrent , ils les alloient même chercher dans les Mes pour les égorger. On dit qu'ils en tuèrent plus de deux cens, pour rétablir leur crédit 6c l'autorité des Blancs qui ne font qu'un petit nombre en comparaifon des Indiens } car on ne compte dans cette Provin- ce

de la Mer du Sud. 147

ce que mille ou douze cens hommes capables de porter les armes , ôc il y a tout au moins dix fois autant d'In- diens ', mais ils font naturellement ti- mides & dociles , 6c ne favent point profiter de la non - chalance dans la- quelle vivent les Efpagnols qui font mal armez , ÔC n'ont qu'un feul pe- ùtit Fort à Chacao , qui efr. toujours I dépourvu de munitions de guerre 5 car pour la Ville de Caflro , on en I compare les forces à celles de la Con- ception. Il feroit néanmoins de con- jfequence pour eux d'avoir des forces dans ces Ifles,parceque fi les Nations [d'Europe voulôient faire quelque en- preprife dans la Mer du Sud , il leur [croit facile de s'en emparer j hors le l'in , on y trouveroit tous les rafraî- •hilfemens & les vivres neceflai- esj on en tire même beaucoup d'Am- |>re gris.

Les Indiens des environs du Chiloc l'appellent Chonos , ils font tout nuds I uoique dans un Climat fort froid, 8c armi les montagnes ; ils fe couvrent pulement d'une peau coupée en quar- té fans autre façon , dont ils fe croi- 1 ut deux coins fur l'eftomac, des deux fjtres , l'un leur vient fur la tête, G z Se

148 Relation du Voyage Se l'autre leur tombe en pointe fur le . dos. Geans , Plus avant dans les terres eft une au- s'il eft tre nation d'Indiens Geans , qu'ils

vrai qu il appeHent Caucabues ; comme ils font y en ait. *K , „. \. . ,

amis des Chonos , il en vient quel- quefois avec eux jufqu'aux habitations Efpagnoles du Chiloé. D.Pedro Mo- lina qui avoit été Gouverneur de cet- te Ifle , & quelques autres témoins ocu laires du Païs , m'ont dit qu'ils a- voient approchant de quatre varres de haut , c'ell à dire près de 9 à 10 pieds j ce font ceux qu'on appelle Pa~ tagons , qui habitent la côte de l'Efl de la terre deferte dont les anciennes Relations ont parlé , ce que l'on a enfuite traité de fable , parce que l'on a vu dans le Détroit de